Aux Philippines, la mélancolie des flics tueurs de la guerre antidrogue (Partie 1)

Source: Adam Cohn

 

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Rodrigo Duterte dit vouloir éliminer le mal des Philippines. Les policiers à son service exécutent des milliers de personnes pour leur implication supposée dans le trafic de drogues. La foule applaudit. Pourtant, Nino Cerrado, officier de police de la brigade anti-drogues de Manille, est rongé par la culpabilité.

Mais où est Nino Cerrado ?

Ils se défient avec violence. Leurs corps musculeux s'entrechoquent, leurs dents étincellent. Ils déchirent, arrachent, grognent. Alors qu'ils se mordent, relevés du sol où ils bataillaient, les entraîneurs les séparent à l'aide de machettes appliquées contre leurs mâchoires. Les deux pitbulls s'interrompent, avant de se jeter à nouveau l'un sur l'autre. Du sang coule de leur peau, et dans l'air flotte un mélange odorant de fer à chaud et de crotte de chien.

Nous sommes samedi. Un toit-terrasse humide est entouré de barbelés, et protégé des yeux du voisinage par une bâche. Au centre : une arène de fortune à base de palettes et de revêtement industriel. Le soleil se couche tout juste, les façades en vieux stuc du quartier étincellent, un groupe d'une vingtaine d'hommes s'est retrouvé sur ce toit pour assister au combat de chiens, les yeux brillants, le mégot d'une cigarette au coin des lèvres.

Les coachs sont accroupis près de leurs chiens, et quand l'un des animaux prend physiquement l'ascendant sur son adversaire, leurs mains s'abattent sur le sol : "Come on, go, go, go, go." Dans la foule, on sort d'épais smartphones de la poche des shorts de bain, pour prendre la scène en photo – bien qu'on n'y ait pas été autorisé. Les chiens sont ensuite appelés : «Good boy, Hunter. Good boy, Evil. » A partir d'un certain point, l'un des entraîneurs saisit son pitbull par le coup, l'extrait hors du ring, pour le laver dans un coin de l'arène. 

Nino Cerrado est l'organisateur de ce combat de pitbull. Alors même que sa fonction de policier lui interdit. Dans l'après-midi, il a appelé tout le monde : l'un de ses frères pour filmer le combat, l'éleveur, qui s'est chargé de conduire un part un les chiens jusqu'ici. Le jeune homme chargé d’entraîner les chiens et de garder un œil sur le jeune animal inexpérimenté. Nino Cerrado possède trois pitbulls, et ce soir, ses chiens affrontent ceux de son voisin. C'est une session d’entraînement. Pas de paris aujourd'hui. Les « vrais » combats peuvent durer jusqu'à trois heures, et si l'un des animaux perd, il arrive que Cerrado et son entourage le laisse mourir. La mort avant le déshonneur.

Mais Nino Cerrado n'était pas présent ce jour là. Il avait à faire. Ailleurs. Ce n'est d'ailleurs pas son véritable nom, ce dernier ne peut pas être dévoilé. Et à aucun prix souhaite-t-il être photographié, ou même en présence d'un photographe. C'est un homme bien bâti, la trentaine. Cheveux coupés à ras, t-shirt moulant, cintré. Au niveau de sa ceinture pend une sacoche dans laquelle il conserve quelques liasses de billets de mille pesos. Seules quelques personnes savent où il se trouve à ce moment précis. Est-il en voiture, en train de faire le gué pendant qu'un de ses collègues tient en joue un dealer ? Ou peut-être juste en train de partager une glace avec sa fille ? Nino Cerrado est l'un des officiers de la brigade spéciale antidrogues de la police de Manille, suspectée d'être coupable de milliers d’exécutions sommaires, couvertes par les contingences de la « guerre antidrogues ». 

 

Police Nationale des Philippines, entraînement aux manœuvres anti-narcotiques (Source: Flickr)

 

Puis, Rodrigo Duterte est arrivé

Manille, été 2017. Pendant la journée, l'horizon disparaît derrière le smog. Par centaines de milliers, les agents des centres d'appels s'entassent dans les gratte-ciels, pour ensuite se tourmenter l'esprit dans le balais ininterrompu du trafic urbain. L'autre Manille, elle, porte des chaussons en plastique, vit dans les bidonvilles, et se sustente parfois des restes grappillés sur les plateaux délaissés des fast-foods. Puis, Rodrigo Duterte est arrivé.

Immédiatement après son élection à la présidence, lors de l'été 2016, il met en place l'operation Double Barrel («  Double Canon »), que les philippins appellent également « Oplan Tokhang ». Ceux qui consomment des produits stupéfiants, ou en vendent, devaient se déclarer. Ils devaient mettre fin à tout ça, selon Duterte. Ils devaient suivre une thérapie, plutôt que de prendre ou vendre des drogues. La liste des noms des personnes se déclarant consommateurs a été transmise à la Police Nationale des Philippines, la « PNP ». Ses officiers se sont rendus dans les bidonvilles, ont frappé aux portes, ont demandé à vérifier que les personnes sur la liste aient vraiment arrêté leurs activités. Les meurtres commençaient.

Certains gisaient dans leur sang, à même la rue, leurs têtes recouvertes de ruban adhésif. Apposés près de leurs corps sans vie, des écriteaux rudimentaires portant l'inscription « Je suis un dealer ». D'autres étaient assassinés chez eux, parfois des familles entières décimées. Durant les six premiers mois, environ 7 000 personnes furent tuées, la moitié durant des opérations de police. Pour l'autre moitié, l'identité des tueurs demeure opaque. Selon les déclarations du gouvernement, des millions de philippins seraient dépendants au « Shabu », autre nom donné à la méthamphétamine.

La PNP maintient que les dealers présumés ont toujours ouvert le feu en premier lors de l'arrivée des policiers. Ces derniers trouvent systématiquement des armes et de la marchandise chez les personnes abattues. Coïncidence ? Au début des opérations, la police était fière d'annoncer les chiffres des suspects descendus par ses soins, invitait la presse et les chaînes de télévision à venir sur les lieux du crime. Tout le monde devait voir à quel point le gouvernement était déterminé à combattre les criminels. Puis, très vite, tout a changé.

La situation déclencha un tollé international : le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a exigé des Philippines l'arrêt immédiat de la guerre antidrogues. L'Union Européenne fit savoir que ses relations commerciales avec les Philippines étaient désormais compromises. Le gouvernement de Duterte rejeta d'un bloc toutes les accusations : le nombre de personnes tuées ferait partie de « faits alternatifs ». Ils n'auraient de toute façon pas besoin de l'argent de l'UE. Les tueries continuèrent, légèrement moins intensément. La police commença à camoufler ses opérations. Pour le ramassage des morts, les ambulances remplacèrent les corbillards. La dénomination des causes de décès des  personnes rapatriées dans les hôpitaux ne fut plus « tué par balles », mais « mort à l'arrivée ».

Personne ne peut dire avec exactitude qui a tué qui, et pourquoi. S'agissait-il de la police ? Ou bien d'un tueur recruté par les officiers ? De profiteurs indépendants ? De gangs profitant d'une occasion pour régler de vieilles dettes ? De policiers corrompus ayant eux-mêmes à s’acquitter de leurs propres dettes ? Ou est-ce que tout cela correspondait à un plan précis, établi au cœur du palais présidentiel ?

Une seule chose apparaît claire : la mort a frappé dans les bidonvilles. Exactement comme Rodrigo Duterte l'avait annoncé avant son élection : « Si je suis candidat à la présidence, je dois dire aux Philippins, ne votez pas pour moi, parce qu'il va y avoir du sang. ». C'est ainsi qu'il présentait ce qui deviendrait sa violente politique antidrogue, lors d'une apparition à la télévision en août 2015.

 

 

L'odeur du sang

Samedi encore, seulement une semaine plus tard. Les tours des banques et des hôtels caressent les nuages de pollution grisâtres, les rues environnantes bruissent des dizaines de petits bars interlopes, des femmes tiennent les murs pendant qu'il fait encore jour. C'est le royaume de Nino Cerrado. Ici tout le monde le connaît, et tout le monde le redoute. Lorsqu'il pénètre dans l'un de ces établissements, baskets blanches immaculées aux pieds, les travailleuses du sexe, les dealers et les physiothérapeutes douteux enclenchent un mouvement de recul, comme pour lui tracer un chemin. Personne ne se risque à soutenir son regard. Personne ne propose un massage. Plus de viagra pour le gros et blanc personnage interpellé uniquement par «monsieur», ou « boss ».

Quelques centaines de mètres plus loin, Cerrado s'engage dans une rue caractéristique de par ses cabanes construites à base de cartons de bananes et de toits en tôle ondulée, surplombées d'amas de câbles entremêlés. Ce quartier aussi est le sien, il vit d'ailleurs non loin d'ici. Rapidement, une bande d'enfants l'entoure, scandant « Nino, Nino ».

Alors que la nuit tombe en ce samedi soir, une tête de cochon tourne sur une broche, sous le contrôle d'un homme chauve, visiblement responsable du barbecue. Toute la rue est assise sur des bancs en plastique, personne n'est sobre.

« Assieds-toi, j'ai envie de te divertir, mon ami », dit Nino Cerrado. Ses joues brillent des effets de la bière fortement alcoolisée.

« Oui, nous les Philippins, nous adorons les combats », déclare-t-il. « Et nous ne faisons pas que des combats de coqs ou de chiens. » Avant d'être officier de police, il était combattant de rue. Son premier voyage à l'étranger ? Une rixe de rue, organisée en Thaïlande.

Passée une certaine heure, la tête de cochon ne tourne plus, mais le gin, le rhum et le brandy continuent de couler. Cerrado désigne l'homme chauve affairé au grill : « Lui aussi est un policier. » Il prend un pas de recul, remonte son maillot sur son ventre à bières, la crosse d'une arme dépasse de son survêtement. Il sourit. Et ce type, là-bas, est aussi officier de police. Des morceaux de phrases et de mots indéfinis remplissent l'espace. « Duterte est le meilleur président qu'on ait jamais eu. » On sent les cacahuètes grillées et le brandy.

« Passe à notre commissariat, mon ami, si tu peux supporter l'odeur du sang », me dit Nino Cerrado. Il rit, puis tout le monde rit, il presse son énorme main sur mon cou.

 

 Enfants jouant avec des armes factices, Manille, Philippines (Source: Flickr)

 

Comme si il rétrécissait

Le lendemain matin, les rues sont plus vides qu'à l'accoutumée. Des enceintes sont disposées sur les églises, les sermons du dimanche des prêtres résonnent dans tout le quartier. Durant la journée, Cerrado s'enivre dans le baraquement de son ami situé à quelques rues, accompagné d'une demi-douzaine de frères et de voisins de son ami Mario. Personne ne parle anglais ; c'est réservé aux manuels d'écoliers. Disposés dans la cour intérieure, des coqs sont recroquevillés dans des cages.  C'est pour Cerrado que Mario les élève.

Quand la nuit tombe, Cerrado est passablement ivre. Cela ne l'empêche cependant pas de conduire, sur la courte distance qui le sépare d'un restaurant du secteur. Il monte dans sa Toyota blanche et aux gentes argentées, cache son pistolet de service chromé – fabriqué en Israel – sous le siège passager. Une fois qu'il a dépassé quelques rues, il prend une profonde respiration, vacille légèrement, ses joues continuant de briller. Dans le snack aux fenêtres ouvertes, trois hommes et leurs femmes sont installés autour d'une table en plastique. Ce sont des collègues, des policiers qui comme lui, appartiennent à l'unité antidrogue du quartier.

Le premier d'entre-eux est un homme imposant, vêtu d'un t-shirt noir, qui tient sa sacoche contre la poitrine et porte des claquettes. Nous l'appellerons PO1, en rapport à son statut de policier de premier rang. Assis à ses côtés, un idiot aux dents particulièrement en avant, arborant un bandage sur le front, et un t-shirt bleu cintré siglé d'un motif doré. C'est un policier de second rang, nous l'appellerons donc PO2. Assis entre PO1 et PO2, un petit homme aux yeux bridés fixe son regard avec insistance. Son sourire agit comme une question en suspens. Ces hommes sont accompagnés de leurs femmes. Cerrado commande de la bière pour tout le monde, avant que la tablée se lance dans une conversation confuse, rapidement bruyante et de plus en en plus effrénée. Chacun cherche à dominer les autres avec son rire. Leurs femmes écoutent, et rient.

Soudain, PO1, l'homme imposant, dit en anglais, « Nous sommes le PNP, mon ami. » La Police Nationale !

PO2 renchérit : « On frappe. On arrive en moto et... » Il ne finit pas sa phrase, mais son index et son majeur forment un pistolet imaginaire, pointé à travers l'espace, à hauteur de front.

PO2 désigne PO1, l'homme imposant, « Il ne vient pas avec nous, il est trop gros pour s'asseoir à l'arrière et tirer. Le moteur est trop lent quand il est là. »

Ils rient, d'un rire sonore. Cerrado rit le plus fort.

PO1, qui ne veut pas passer pour le gros de service, s'enorgueillit : « Parfois, on les embarque et on les ramène à la station. Quand on a terminé avec eux, on les empile jusqu'à former une pile haute de cinq pneus. Puis ils brûlent. » Sa femme se tait aussitôt et lui prend le genoux, la serveuse s’interrompt, les personnes installées à la table voisine aussi.

Cerrado sort le paquet de billets de sa poche et commande de petits poissons grillés, des embryons de canards encore dans leur coquille, des entrailles de porcs confites. Une fois la nourriture servie, ils continuent à parler en tagalog, le langage des Philippins, et rigolent à nouveau à gorges déployées, les viscères de porcs dégoulinant de leurs bouches.

PO2 tape sur l'épaule de l'homme aux yeux bridés, lequel ne fait rien d'autre que sourire béatement. « C'est notre chauffeur. Un cousin de ma femme. Notre meilleur gars. » La réponse de l'homme bridé, sa seule prise de parole de la soirée, tient en un mot : « Intelligence ». Il fait office d'espion pour les deux policiers.

Cerrado ne tient plus sur ses jambes. Il n'a pas beaucoup mangé, ses joues semblent fondre. Il prend congé, monte dans sa voiture, prend le chemin de la maison, de son lit. Alors qu'il roule à travers son quartier, il devient silencieux, la main vissée sur le volant. Sur la route du retour, on peut croiser des familles misérables, certaines endormies dans des cartons au bord de la route, des femmes manifestement sans-abris allaitent leurs bébés, un chien errant cherche de la nourriture dans une poubelle, traînant une chaîne métallique derrière lui.

Soudain, Cerrado hausse les sourcils. « Un jour, une mère de famille est venue à la station, et nous a dit qu'un type avait violé sa fille ». « On savait tous tout de suite qui c'était. On s'est rendu immédiatement chez le violeur et on l'a chopé. Une fois qu'il était avec nous à la station, un collègue lui a tiré une balle dans la nuque, d'en haut. » La balle à d'abord traversé son torse pour ressortir par le pelvis, une méthode particulièrement efficace. Quand bien même, le policier lui a  ensuite administré une balle dans la tête. Mieux vaut prévenir que guérir.

« Qu'est-ce que tu ferais, mon ami, si tu savais qu'il donnait des pots de vins aux matons de la prison, pour ensuite revenir vivre dans le quartier ? »

Temps d'arrêt. Il semble d'un coup que ce mâle alpha rétrécit petit-à-petit sur le siège de sa voiture, dans la noirceur de la nuit, touché, apeuré. « Je ne suis pas fier de ce que nous faisons », finit-il par murmurer.

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*Benedict Wermter est journaliste indépendant et reporter criminel, couvrant l'Allemagne et l'Asie. Plus d'informations sur son travail via son site, ou par courrier électronique : benedict.wermter {@} gmail.com