Aux Philippines, la mélancolie des flics tueurs de la guerre antidrogue (Partie 2)

 

Une mascarade politique ?

Si à l'étranger, la soif de violence de Duterte horrifie beaucoup de monde, la plupart des Philippins continuent néanmoins de le soutenir. A leurs yeux, il incarne un président enfin décidé à prendre à bras-le-corps les problèmes liés à la criminalité, tout-en s'opposant à l'oligarchie constituée par les quelques familles qui se sont partagé le pays suite aux années passées sous le joug colonial espagnol et américain, et le pillent allègrement depuis.

Duterte a approuvé une loi pour rendre les universités gratuites. Il dit vouloir mettre en place une loi sur la liberté de l'information, afin de rendre les autorités plus transparentes. Il est favorable à l'union des personnes de même sexe. Le peuple l'aime. En 2017, un sondage estimait sa côte de popularité dans le pays à 80%. Plus récemment, ses alliés ont remporté les élections de mi-mandat.

Pendant plus de vingt ans, Duterte a été maire de Davao, une mégapole située sur l'île de Mindanao, au sud des Philippines. Avec l'aide d'escadrons de la mort, il a fait de la métropole une sorte de Singapour du sud. Le Davao Death Squad aurait assassiné plus d'un millier de personnes suspectées d'avoir commis des crimes. Son approche brutale lui a valu toute sorte de surnoms imagés, tels que « Duterte Harry » ou le « Punisher ». C'est sa fille qui est aujourd'hui à la tête de la ville. Les deux s'accordent pour nier toute accointance avec les escadrons de la mort. Aux Philippines personne n'y croit vraiment, mais cela ne semble pas vraiment revêtir d'importance.

Depuis l'arrivée au pouvoir de Duterte en 2016, les autorités ont annoncé avoir enregistré 1,3 millions de personnes ayant déclaré auprès de l’État leur consommation de drogues ou des délits associés. Mais ces déclarations n'aboutissent sur rien. Les traitements et les programmes de réhabilitation et/ou d'accompagnement sont insuffisants. Gina Hechanova, professeur de psychologie à l'Université de Manille, met en avant le fait que les personnes usagères des drogues sont faciles à traiter et pas très profondément dépendantes des produits qu'elles consomment, mais que leurs difficultés s'aggravent du fait de l'ignorance des autorités quand à ces questions. 

« Les autorités perdent patience quand au processus de réhabilitation. Ce problème ne peut être résolu que si nous sommes ensemble. La personne qui a besoin d'aide, sa famille, son voisinage – et la police. », ajoute-t-elle.

Elle ne sera pas entendue. En particulier par les masses de pauvres philippins qui exigent des résultats concrets le plus vite possible, et à n'importe quel prix. Pour la première fois, ils ont en face d'eux – et même s'il s'agit d'une mascarade – un président qui applique ce qu'il avait promis qu'il ferait. Qui, au moins en apparence, ne remplit pas ses poches sur leur dos et se présente comme défenseur du bien commun. C'est ainsi que les Philippins ont échangé leur liberté contre un sentiment de sécurité. Même si personne ne sait chez qui la PNP frappera la prochaine fois.

 

 

Un meurtre ne meurt jamais

Un dimanche, quelques semaines plus tard, Nino Cerrado déboule de chez lui aux alentours de midi, son sac sur le dos, son arme à la main. Il saute dans sa Toyota, que l'un de ses domestiques vient tout juste d'astiquer, le pistolet disparaît sous le siège passager. Il décide d'aller chercher sa fille, Princess. Elle a quatre ans, et vit avec sa mère.

Bien que le trafic soit plutôt faible le dimanche, le voyage dure environ une heure. Des immeubles-témoins se changent en cabanes de tôle ondulée, devant lesquelles attendent des vélos-taxis. Cerrado reste muet, comme toujours lorsqu'il est encore sobre. Il finit par se garer devant un terrain de basket ou deux adolescents s’entraînent à faire des dunks, puis se dirige vers un baraquement où un groupe de femmes et d'enfants chantent ensemble, assistés par une machine de karaoké.

C'est ici qu'il retrouve son ex-femme, la mère de Princess – une petite femme replète avec un visage de type chinois. Princess observe depuis l’entrebâillement de la porte, mais n'ose pas encore s'approcher. Cerrado détache deux billets de sa liasse et les donne à son ex-femme. Elle proteste. Ce n'est pas suffisant. Elles ont besoin de davantage. Il lui tend davantage. Princess finit par sortir. Ses incisives ont été rongées par les caries, elle porte un t-shirt rose.

Nino Cerrado soulève sa fille et l'installe à l'arrière de sa voiture. « On s'entend super bien », dit-il à propos de sa relation avec son ex-femme. Puis il claque la porte de la Toyota. Sur le chemin, Princess porte la casquette de policier de son père. Cerrado reste silencieux, puis gare sa voiture devant un centre commercial, prend Princess par la main et se met en route. Il lui achète des tripes de porcs panées, avant de se rendre au « paradis des enfants » ; un ensemble bruyant de chevaux électriques, de jeux d'arcade et de paniers de baskets électroniques. Il place sa fille sur un cheval à bascule rose et à la queue blanche, puis insère une pièce.

Le cheval et Princess se balancent à un rythme monotone, d'avant-en arrière,  d'avant-en arrière, d'avant-en arrière. Cerrado contemple Princess. Soudain, il sort de son silence : « Quel genre de personne aime tuer les autres ? Seulement un psychopathe, n'est-ce pas ? Et bien ces gens sont partout. Comme les nazis à l'époque. » Il ne quitte pas sa fille des yeux.. Quand le cheval cesse de se balancer, il en extrait sa petite fille et se retourne : « Ces tueries sont absurdes. »

 

Manille

 

Dans la soirée, Cerrado est affalé sur le canapé de son appartement, ses parents vivent au-dessus de lui. Les plafonds sont hauts, le sol est en bois de qualité. Dans le salon, une télé à écran plat, un ordinateur et un système de son composent l'autel du succès socio-économique philippin. Un domestique descend, jusque là occupé plus haut avec les parents de Cerrado, lequel extrait pour lui quelques billets de sa liasse. « Ramène de la bière ».

Les joues de Cerrado ne tardent pas à rougir à nouveau. Il lance Metallica, puis Slayer, à très haut volume. Puis me demande si en Allemagne, les policiers sont corrompus aussi. Ou ce qu'il se passe, quand quelqu'un est pris avec de la Shabu dans sa poche. Soudainement, il se lève et choisi un DVD dans son armoire. L'image est floue et vieillie, il y a environ quinze ans, son père avait filmé caméra à l'épaule l’entraînement des jeunes hommes sur le gazon du stade. Les policiers se penchent vers eux et hurlent quelque chose d’indistinct. Les coups pleuvent.

« Tu vois, là ? C'est moi », dit-il en pointant un bonhomme chauve, en train de faire des pompes au milieu des autres. « Regarde comment ils avaient rasé ma tête avant. Regarde mon sourire. Les autres ont vomi. Je pensais que ce ne serait qu'une journée, que je survivrai. C'était mon premier jour dans la police. »  Il retourne à l'armoire, l'air un peu maussade. En sort un imposant paquet de documents, collectés dans une bonne trentaine de classeurs jaunes.

« La dernière fois que j'ai dirigé une opération. J'ai organisé des descentes. On a des informations sur un dealer qui vend en ce moment. On y va dans nos habits normaux. L'un de nous achète de la Shabu au dealer, l'autre couvre l'achat de la drogue, et j'attends dans la voiture en donnant des instructions. Après quoi, nous roulons. »

Chaque document est doté d'une pompeuse page de garde : « PNP », en lettres stylisées. Puis, le préjudice, le crime, les déclarations des autorités. Après quoi : des photos. Le dealer, un homme efféminé, mince, aux cheveux longs et portant un jean en lambeaux, est tenu debout devant trois policiers en service. Trois-cent pesos sont collés au revers avec de la glue.

« On imprègne les billets d'encre invisible. Bien sûr, les dealers nient en bloc. Là, on éclaire leurs doigts à la lumière noire, et voilà. » Cerrado feuillette les différents dossiers. Photo d'un regard terrifié sur l'un, d'un regard vide sur l'autre. C'est terminé : 36 ans d'emprisonnement pour quelques morceaux de Shabu. Certains dossiers n'ont pas l'argent attaché. Cerrado rit doucement. Une fois que l'affaire était dans le sac, il allait acheter quelques bières.

Il s’enfonce dans le canapé. Il saisit une guitare pendue au mur et gratte dessus. Cette fois encore, il semble rétrécir à vu d’œil.

« Il y a quelques semaines de ça, ils m'ont appelé en pleine nuit. Mes collègues avaient chopé un dealer qu'ils avaient depuis longtemps en ligne de mire. Je devais venir pour faire les papiers. Mais l'un de mes supérieurs m'a contacté et m'a dit : « Je vais le tuer. » Ce à quoi j'ai répondu : « Pourquoi m'avoir fait me lever de mon lit dans ce cas ? » Cerrado est pris de colère en y repensant. « Franchement, ils avaient besoin de moi pour quoi d'autre ? » Duterte était son président. Et le quartier devait être nettoyé d'une façon ou d'une autre. Mais pas comme ça. Il se sent responsable.

Après cet incident, le stress a commencé à devenir pesant. Trouver le sommeil devenait difficile, il buvait toute la semaine, parfois même dès le matin. Puis la décision à prendre s'est imposé : trop c'est trop. Il ne voulait plus travailler dans l'unité antidrogue. Il demanda à être transféré et engagé  au sein de l'apprentissage des officiers. Selon lui, il n'était pas le premier de son unité à être transféré.

Il doit maintenant retourner à l'école. Après en être passé par là, il n'aura pas à réintégrer l'unité antidrogue. Du moins espère-t-il.

« Que va-t-il se passer si Duterte n'est plus président ? Que se passera-t-il, mon ami ? Et bien, la grande enquête va commencer. Les organisations des droits de l'homme et les journalistes aideront les veuves et les orphelins à retrouver les personnes responsable de leur malheur. »

Qui a envie d'être un meurtrier ? Un meurtre ne meurt jamais. Même pas aux Philippines.

 

 Les sirènes de Tondo, Manille

 

Service de nuit

Fin de l'été 2017, lundi soir. A Tondo, le bidonville géant de la baie de Manille, deux travailleuses du sexe dans des survêtements roses attendent devant le tas d'ordure disposé sur le côté de la route. Au bout de la rue : un commissariat, et juste en face : une foule d'au moins deux douzaines de journalistes, équipés de caméra. Au milieu d'eux, Kasey Moreno : reporter à la silhouette menue, aux longs cheveux noirs et au nez retroussé, le téléphone dans la main et les écouteurs dans les oreilles – comme toujours. Elle est employée par l'un des plus importants diffuseurs audiovisuels de Manille, et ses chefs lui ont formellement interdit d'être accompagné de journalistes étrangers lors des « expéditions nocturnes ». Personne ne veut être tenu pour responsable.

Deux policiers conduisent un jeune homme en dehors du commissariat, les mains menottées, la capuche de son pull recouvrant son visage. Les journalistes se précipitent, font des photos en rafale. Les policiers emmènent le détenu jusqu'à une voiture de police, attendent quelques instants puis retourne d'où ils sont arrivés. « Il a tué quelqu'un hier », note Moreno, la reporter. « Donc on a demandé à le police de rejouer le moment de l'arrestation. »

Les journalistes s'attardent ensuite sur un officier de police grisonnant, en uniforme, assis jambes croisées sur un banc devant le commissariat. Il fume. « C'est le chef du commissariat », indique Moreno. Elle baisse d'un ton. « Il y avait une fausse armoire dans le commissariat, une cellule avec des détenus était cachée derrière. » Ces détenus étaient retenus illégalement par la direction du commissariat, sans motif d'inculpation, et étaient vraisemblablement torturés. L'histoire a été révélé, et les hommes libérés. L'officier grisonnant a été autorisé à garder son poste.

Toutes les nuits, Moreno est dans « l'équipe de nuit », façon qu'ont les journalistes philippins d'appeler les nuits où ils enquêtent sur les personnes assassinées dans les bidonvilles de Manille, a priori pour avoir vendu de la drogue. Les champs de bataille modernes. A la nuit tombée, Moreno prend place à côté de son chauffeur, et guide son pick-up d'un commissariat à l'autre, dans le but de dénicher des sujets dans les rapports de mission des policiers. Tondo, le plus grand bidonville du pays, est son principal lieu d'investigation. Ici vivent plus de 600 000 personnes, dont une part très modeste rejoint Manille-centre à la levée du jour, comme ouvrier en bâtiment, conducteur de vélo-taxi, vendeur de chapeaux ou travailleuse du sexe. Ceux qui n'ont pas de travail mais ont faim peuvent rejoindre l'un des innombrables gangs qui sévissent dans les environs.

Il est 1h37. Le prochain commissariat que veut visiter Moreno est situé près de la Route 10, l'artère principale de Tondo. Une douzaine d'enfants traînent un matelas de l'autre côté de la rue, aucun d'entre-eux ne porte de t-shirt. Face au commissariat se trouve un terrarium, où repose un serpent jaune visiblement trop paresseux pour dévorer l'une des deux souris blanches surgelées qu'on lui a laissé. A l'intérieur du commissariat, sur le mur adjacent à un bureau d'accueil, figurent les règles de conduites, entres autres documents, pas loin d'empreinte de pas encore visibles.

Moreno salue le policier à l'accueil, demande à consulter le rapport d'enquête et commence à le parcourir. Au milieu de sa lecture, elle s’interrompt, dégaine son téléphone, et la voilà d'un seul coup en direct-live à la radio pour commenter l'affaire de meurtre actuellement en cours dans le commissariat d'où elle vient. Alors qu'elle continue de parler dans son appareil, apparaissent deux jeunes hommes menottés et enchaînés, un troisième étant retenu par le cou par un policier. Un civil s'essuie les bras avec une lingette nettoyante. « Ils boivent trop par ici, » dit-il d'un ton sec. « Surtout le week-end. Notre vrai problème ici, c'est l'alcool. »

Moreno poursuit sa lecture des rapports d'enquête. Au bout d'un certain temps, elle trouve un message dans l'un des rapports : une fusillade meurtrière, tout près d'ici, hier à cinq heures. « Est-ce que nous avons des images de cet incident ? » Elle s'adresse au policier à l'accueil. Il lui répond qu'il n'en a pas vu. Mais que si elle en trouve d'une façon ou d'une autre, elle doit en informer la police.

De nouveau sur la route, rejoignant en hâte cette scène de crime de la nuit dernière. Le chauffeur démarre, dépasse sur la gauche, grille allègrement les feux rouges, warnings allumés. Il fonce en direction d'une allée sombre, adjacente à un motel. De l'autre côté, la côte étincelle d'un jaune aux tons de souffre. Plus loin, des grues soulèvent des containers, quelque chose est en train d'être incendié. La poussière s'imprègne et pénètre les pores de la peau.

« Un homme a déboulé soudainement du coin de la rue, et ils ont été tués, » déclare une vielle femme édentée. Kasey Moreno active son téléphone. La femme en a jeté sa cigarette, pour se réfugier dans le hall de l'hôtel. Un homme est tombé à terre juste au niveau de l'entrée, avant de se relever et de prendre la fuite, dit-elle. Un deuxième personnage est passé rapidement dans son champ de visions. Nouvelle salve de tirs. « C'est tout. »

Kasey Moreno demande à la réception de l'hôtel si des vidéos prises par les caméras de surveillance existent. Elle sort, et rapporte ainsi leur réponse : « L'hôtel dit que les caméras étaient cassées, ou éteintes. » Elle renifle et fait pivoter légèrement sa tête. Elle n'en croit pas un mot. Mais que peut-elle faire ? Il semble que nous ayons affaire une fois de plus à un meurtre dont les coupables ne feront l'objet d'aucune enquête. « C'est ce genre de choses qui sont particulièrement frustrantes pour les journalistes, ici ».

Aucune issue. Pas de vidéos, pas d'histoire. L'équipe de nuit continue. Elle rejoint son pick-up garé au bord de la route. Elle va attendre dans la voiture jusqu'à ce qu'un crime se passe quelque part. Ça ne prendra pas trop longtemps.

 

Lire la première partie // Lire la troisième partie (en anglais)

 

*Benedict Wermter est journaliste indépendant et reporter criminel, couvrant l'Allemagne et l'Asie. Plus d'informations sur son travail via son site, ou par courrier électronique : benedict.wermter {@} gmail.com