Aux Philippines, la mélancolie des flics tueurs de la guerre antidrogue (Partie 3)

Officier de police philippin (Fonte: Flickr)

 

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Une bien jolie famille

Un samedi de plus, une journée particulièrement chaude pour un début d'octobre.

Cerrado conduit jusqu'à un centre de villégiature situé à l'extérieur de Manille. A ses côtés, Rozzy, sa petite amie, qui fête aujourd'hui son anniversaire entourée de ses parents, ses frères et sœurs et ses cousins. Tous accueillent Cerrado avec respect et admiration.

Au milieu d'un paysage verdoyant, six bungalows composent le complexe qu'investiront les convives. Chaque bungalow consiste en une large pièce équipée de matelas, et de fenêtres sécurisées par des barreaux. Il est encore tôt, la famille prépare à manger en écoutant du gangsta-rap. Assigné au grill, Cerrado transpire abondamment. Les convives sont tous encore sobres. Mais dès l'heure du déjeuner, les hommes prendront séant dans l'ombre, autour d'une table en plastique et de quelques bouteilles de brandy et de gin.

La présence du père, des frères et des cousins de Rozzy à la table de Nino Cerrado relève du miracle. Lui, l'enquêteur assigné à la drogue. Eux, les consommateurs criminels. Cerrado affirme ne plus chasser personne. Les hommes à sa table lui jurent avoir arrêté de consommer. Et tout le monde s'accorde sur une chose : il y a un problème de drogues dans ce pays, mais les politiques mises en place ne punissent pas les bonnes personnes.

« Je tournais à la Shabu aussi, dans le temps », interrompt Rozzy en prenant une gorgée de brandy. Aujourd'hui, elle a 29 ans. De petits vaisseaux rouges colorent ses bonnes joues, des bourrelets émergent de l’ourlet de son mini-short. Deux ans plus tôt, Cerrado a arrêté son copain, un dealer. C'est comme ça qu'il a rencontré Rozzy. Pendant l'interrogatoire, elle a changé de camp. Elle a quitté son petit-ami - qui croupit en prison depuis – pour le flic viril, Cerrado.

« Je me demandais si il faisait tout ça à cause de moi. » Rozzy crache la fumée de sa cigarette. Quand elle l'a rencontré, elle et ses cousins ont arrêté la Shabu, dit-elle.

Patrick, un cousin de Rozzy, fume prêt de la piscine. Il porte des lunettes de soleil blanches et un short de bain coloré. Sa peau est accidentée par les boutons et les bleus. Une cicatrice profonde est visible sous sa poitrine. Du sang a coulé suite à ce qu'un couteau ait été planté à cet endroit. Sur sa jambe, à l'encre de stylo bille et avec des aiguilles à tricoter, a été tatoué « Sigue Sigue », le nom d'un gang historique, puissant et important des Philippines. 

Sur sa hanche, une pièce de peso à servi à marquer sa peau. Le symbole d'une confrérie, comme il y en a des milliers dans le pays : des sortes de mini-gangs, basés sur la loyauté et la camaraderie. La pièce a permis de remercier Patrick pour son service au sein de la confrérie, mais ses ambitions ne s'arrêtaient pas là.

« J'ai commis un crime insensé », raconte Partick. Il a volé un pit-bull dans son quartier et l'a revendu, pour finalement finir au poste. C'est là-bas qu'il a découvert le pouvoir d'un « Maire », l'un des chefs du gang Sigue Sigue. Le Maire récupérait les taxes des visiteurs quand ceux-ci apportaient de la nourriture à leurs proches, collectait l'argent des rançons, trafiquait des cigarettes et des drogues.

D'abord, Patrick est devenu l'homme de main du Maire, avant de prendre sa place. Jamais il n'a gagné autant d'argent que lors de son séjour en prison. Dedans, une cigarette coûte jusqu'à 50 pesos (environ 0,84€), soit jusqu'à environ 20€ pour un paquet.

Dans la prison où Patrick a été détenu, les hommes restent quelques mois, jusqu'à un an. Ils s'entassent derrière les barreaux rouillés, allongés dans des hamacs ou sur le sol, jouant aux cartes et observant le va-et-vient des gardiens.

Patrick n'était pas dans une prison métropolitaine, où les détenus demeurent pendant trente ans ou plus. « Là-dedans, les gangs obtiennent tellement de pouvoir et d'argent qu'ils parviennent à contrôler le pays depuis la prison. », explique-t-il. Patrick, maintenant chauffeur de taxi, ne souhaite pas retourner en prison. Il rend parfois visite à ses frères incarcérés. « Pour leur apporter quelque chose. »

Cerrado s'approche de la piscine et s’immisce dans la conversation. « On avait aussi des prisons luxueuses, avec des billards et du whisky, avec des marques introuvables dans les magasins de Manille », dit-il de sa petite voix. « Jusqu'à ce que Duterte arrive. » Ce à quoi il ajoute : « C'est un peu la Colombie ici, n'est-ce pas mon ami ? »

Il est assis au bord de la piscine, trempe ses jambes dans l'eau. « Le système est corrompu jusqu'à la moelle. » Une fois, alors qu'ils retenaient un dealer, Cerrado et ses collègues ont trouvé la voiture du coupable garée dehors, avec à l'intérieur plus d'un million de pesos (environ 17 000€), et 1,3 kilo de shabu. « On a tout pris, l'argent, la voiture, les drogues. Mon chef et mes collègues n'auraient pas accepté que je refuse de participer à ce jeu. »

Tandis qu'il explique, Cerrado frappe inlassablement son poing dans la paume de sa main droite : « Toutes les cartes sont étalées devant nous, mais nous n'avons accès qu'au menu fretin. On ne peut pas lutter contre les gros poissons qui nous payent. Ils sont intouchables. » Et ce, en dépit du grand spectacle mis-en-scène par Duterte.

C'est ainsi qu'ils passent de longues heures, partagées entre les grillades, le brandy et la piscine, jusqu'à ce qu'arrive le soir et que tous s'asseyent en cercle face aux matelas pour jouer à des jeux d'alcool. Des jeux idiots, dans une ambiance de dortoir de colonie de vacances – on croirait voir une famille ordinaire. La soirée se termine lorsque, ivres morts, ils finissent par s'endormir sur les lits.

Fonte: Flickr

La vie d'un meurtrier

Quelques jours plus tard, dans un bidonville, un homme est accroupi dans une voiture en stationnement. La vapeur brûlante de la shabu a fait tomber ses dents. Ses yeux ressemblent à deux flaques opaques et brunâtres. Ses bras, ses doigts, sa poitrine, sont couverts de tatouages évoquant les élans artistiques d'un écolier de maternelle. Il se désigne comme « Boy Tatoo », aurait 42 ans, et met un temps notable à comprendre les mots de l'interprète. Il est recroquevillé sur la banquette arrière, frottant compulsivement ses doigts entre eux. Il a peur. Il tient néanmoins à raconter l'histoire de sa vie chaotique, de sa vie détruite.

Il ne se souvient pas de ses parents. Il était un enfant des rues de Tondo, où il mendiait et dormait dans un carton avec les autres enfants des rues. Adolescent, il a commencé à voler et à se battre. C'est à l'âge de 19 ans qu'il a été incarcéré pour la première fois, pour six ans, pour avoir tué un homme.

En prison, il a d'abord commencé par être un bastonero – le type qu'on appelle pour en tabasser un autre -, avant de se tourner vers le maître des lieux, le maire. Il contrôlait le trafic avec la police. A sa sortie, il s'est tourné vers la vente de cannabis. Les choses ont marché pour lui, pendant quelques années. Puis un jour, il a été impliqué dans une fusillade. Des gens sont morts, et cette fois, il a écopé de la prison à vie.

Huit années passent avant qu'un policier influent rentre dans sa vie, et lui adresse ses mots : « Je te donnerai la liberté si tu travailles pour moi. » Boy Tattoo savait que cette occasion ne se présenterait pas deux fois. Le policier soudoya les matons, le libéra du gang de la prison et l’engagea comme dealer. Pour son nouveau patron, Boy Tattoo détaillait de la shabu claire comme du cristal, de la meth en cristaux de haute qualité, de celle qui permet aux classes supérieures de tenir toute la nuit. Au début, raconte-t-il, cela lui plaisait : il n'était plus un petit détaillant des rues mais un véritable dealer.

Jusqu'à ce qu'un jour, le policier le place sur un nouveau genre de mission : Boy Tattoo devait tuer un gros bonnet du trafic, un rival de son « employeur ». Dans des appartements secrets lui ont été présenté des photos et attribué des armes pour son futur forfait, avant d'être conduit sur les lieux de l'opération. Souvent, des policiers l'accompagnaient. Beaucoup étaient impliqués dans ce type d'affaire.

Boy Tattoo jette un regard par la fenêtre du véhicule. Là bas, par-delà la rivière, se trouve le bidonville de Tondo. C'est ici que vivent sa fille et son fils, respectivement âgés de 14 et 15 ans. Il ne peut plus les voir. Il a dû fuir le quartier.

Boy Tattoo voulait devenir policier lui aussi, faire partie de la crème de la crème de Manille, comme aime se définir la police locale. Il soupire. « Au lieu de ça, je suis devenu un tueur à gages. Et je vais mourir en meurtrier. Je n'ai pas le choix. »

Source: YouTube

Un éternel va-et-vient

Pour les Occidentaux, Duterte est soit un imbécile heureux, soit un fou furieux. Il perd parfois ses mots lors des interviews qu'il donne en anglais, et il lui arrive de croiser ses bras et d'assèner face-caméra d'agressives menaces. Il demeure néanmoins un fin stratège. Le jeu politique qu'il mène est vieux comme le monde, et simple comme bonjour : il sème la peur. Les Philippins en tongs en plastique ont eu peur. Maintenant, ils se tiennent à carreaux.

Sa deuxième astuce a également montré son efficacité au cours de l'histoire. Il divise et monte les uns contre les autres les différents groupes qui lui sont hostiles. Dans les quartiers pauvres, c'est la guerre de tous contre tous. Le gouvernement, qui n'a apparemment pas de projet pour mettre fin à la misère, n'a plus qu'à regarder les pauvres se battre entre-eux. Le contrôle de la police nationale est assuré, par de subtiles manœuvres en coulisse.

Le résultat : le président des Philippines peut même suspendre la guerre antidrogue à Duterte Land. C'est ainsi que certains désignent désormais leur pays.

En-ce mercredi après-midi, Nino Cerrado arrive après les autres chez les parents de sa petite-amie Rozzy. Il était occupé par un entraînement au maintien de l'ordre avec son ancienne unité, en prévision de la Conférence de l'ASEAN prévue pendant le week-end. Le président américain Donald Trump sera bientôt conduit à travers les rues. Il ne faut pas longtemps à Nino Cerrado pour vider la moitié d'une bouteille de deux litres de brandy, pendant que la famille, assise à ses côtés, l'écoute comme à l'accoutumé. En musique de fond, des chiens aboient, des enfants jouent avec des détritus, des ouvriers élèvent un immeuble préfabriqué entre les baraquements, à quelques mètres de là, les jeepneys et les bus qui circulent dans l'artère principale donnent un concert de klaxons.

Au bout d'un certain temps, Cerrado semble avoir plus ou moins rassemblé ses esprits, et ce même si le brandy l'a plongé dans l'ivresse. Il frappe sur la table et dit : «Quoiqu'il arrive, des évolutions importantes nous attendent dans ce pays. Notre président a mis fin à la guerre antidrogues et je serai bientôt promu. »

Il doit se cacher. Tout de suite, pendant cet entraînement. Puis dans une unité différente. Derrière une carapace de machisme. Derrière un épais rideau d'alcool. Pris au piège d'un système basé sur la corruption et l'auto-justice, sans capacité d'agir et contraint à la lâcheté.

Début 2018, le gouvernement a annoncé la poursuite de « Oplan Tokhang », la répression liée à la guerre antidrogue, et par-là-même, la poursuite des visites impromptues. Mais cette fois, ils annoncent vouloir limiter les bavures. Notamment en tuant moins d'innocents. Les habitant de Duterte Land ont un proverbe pour ce type d'annonces : « Un va-et-vient – un va-et-vient. » Un éternel va-et-vient.

Quelques semaines plus tard, Nono Cerrado envoie un message sobre : il a réussi ses examens. Il est désormais un officier supérieur de la police.

 

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*Benedict Wermter est journaliste indépendant et reporter criminel, couvrant l'Allemagne et l'Asie. Plus d'informations sur son travail via son site, ou par courrier électronique : benedict.wermter {@} gmail.com