Cannabis en Afrique du Sud : la duplicité des autorités coloniales

Au Cap, avec en arrière-plan Lion's Head et Signal Hill, des militants pro-légalisation brandissent une pancarte lors de la Marche pour le Cannabis en 2017. Source : Wikimedia

 

L'histoire du cannabis en Afrique du Sud est formée de deux trajectoires particulières qui ont été parfois en contradiction directe l'une avec l'autre. L'une d'elles, c’est l'effort de 100 ans pour en interdire l'utilisation. L'autre, l'histoire des gouvernements coloniaux et des administrateurs qui ont essayé de développer le cannabis pour en tirer profit. 

Ces deux voies ont commencé à se développer sérieusement après 1916. 

Le gouvernement de l'époque était occupé par les tensions politiques intérieures et une guerre impériale internationale. En tant que membre de l'Empire Britannique, l'Union d'Afrique du Sud a dû adopter une législation nationale conforme aux traités internationaux auxquels elle était signataire directe ou indirecte.

Ainsi, le gouvernement de l'Union a présenté le projet de loi sur l'Opium et Autres Drogues de Dépendance, afin de s'aligner sur les accords internationaux signés à la Haye en 1912. Le projet de loi comprenait également le cannabis et le chanvre, malgré le manque de preuves sur le fait que ces drogues créent une dépendance comme l'opium. Le décret s'appuyait sur des lois à plus petite échelle déjà promulguées dans les colonies de Natal et du Cap.

La deuxième trajectoire se déroulait simultanément. En juillet de la même année, le S.S. Balmoral Castle partit du Cap pour Londres avec dans ses cales 11 sacs de dagga, comme on l'appelle en Afrique du Sud, pour Dreyfus and Co Ltd. Le Département des Mines et Industries du gouvernement de l'Union souhaitait que l'échantillon soit testé en vue de son potentiel développement rentable pour le marché pharmaceutique international.

De tels clivages au sein de l'État montrent comment les impulsions politiques derrière la criminalisation du dagga contredisaient (mais cohabitaient également avec) l’intérêt commercial mondial pour le dagga en tant que marchandise lucrative.

 

Les promoteurs du dagga en Afrique du Sud

 

En 1917, l'Institut Impérial de Londres déclara que les échantillons Dreyfus n'étaient chimiquement pas au même niveau que le cannabis qui était cultivé en Inde pour le réseau de l'empire.

Mais cela ne dissuada pas le Ministère des Mines et des Industries et la Division de Botanique du gouvernement de l'Union à Pretoria. Tous deux réalisèrent la nécessité de tester et standardiser plus précisément et plus minutieusement le dagga en Afrique du Sud. Ils travaillèrent activement avec des agriculteurs et des sociétés de commerce pour expérimenter le cannabis dans le but de développer un marché commercial international.

L'empire connectait déjà l'Afrique du Sud à des villes en Grande-Bretagne, en Inde, à l'île Maurice et dans les colonies des Caraïbes. Depuis la Conférence Impériale de 1907, les dominions et les colonies britanniques participaient activement à la création de marchés pour les marchandises produites dans l'Empire. Ils les faisaient connaître par l'entremise des Bureaux des Commissaires au Commerce. À la fin de 1917, le Commissaire au Commerce pour l'Afrique du Sud aidait à tester des échantillons et à trouver des acheteurs influents dans des villes comme Londres.

Mais les instabilités du marché et la concurrence avec les produits de cannabis standardisés de l’Inde remirent en cause ces ambitions.

Peu de temps après, le Département des Mines et des Industries commença à aider les hommes d'affaires à trouver des fabricants de papier internationaux intéressés par la tige fibreuse de la plante de cannabis. L'un d'eux était un fermier nommé E. D. Punter. Punter voulait également cultiver la plante de chanvre pour presser de l'huile et comme aliment pour oiseaux. Son étroite collaboration avec le Département des Industries lui valut l'ire du Département de la Santé Publique, qui, en 1923, les réprimanda tous deux fortement pour leurs tentatives.

 

La voie de la loi

 

En 1923, les débats autour du dagga étaient devenus très racialisés. La consommation de cannabis a toujours été décrite par les colons blancs comme une habitude immorale des communautés africaine et indienne. Dans les années qui ont suivi l'Union, les appels à l'interdiction du cannabis ont combiné les craintes racistes populaires dans la presse écrite avec des politiques visant à contrôler les moyens de subsistance, la médecine et les loisirs liés au cannabis.

Cela encouragea une législation pénale nationale ainsi qu'une poussée pour l'interdiction au niveau mondial. Sur la scène internationale, le gouvernement de Jan Smuts exhorta les diplomates internationaux de la Société des Nations à Genève à inclure le cannabis aux côtés de l'opium dans une nouvelle convention internationale sur les drogues.

En 1925, le décret original pour contrôler et supprimer la production, la consommation et le commerce du cannabis dans le monde entier fut approuvé. Connue sous le nom de Convention de Genève sur les Drogues Dangereuses, elle a effectivement établi l'ensemble de la plante de cannabis comme sujet de droit pénal dans les contextes nationaux et internationaux. En un geste dramatique, toutes les diverses formes du cannabis d'Afrique et d'Asie ont été tout bonnement mises au rancart.

Alors même que le gouvernement de Smuts orchestrait une prohibition internationale, le Département des Industries encourageait les efforts privés afin d'estimer les perspectives du produit. M. W. Perfect, de Ladysmith à Natal, exhorta le département à expérimenter des « cordes à base d'insangu » (chanvre). Il espérait que la corde de chanvre pourrait être une grande représentation du dominion à l'Exposition de l'Empire Britannique de 1924 à Londres.

Mais le gouvernement Smuts avait d'autres projets. Il continua à exercer des pressions diplomatiques afin que le cannabis soit criminalisé au même titre que l'opium.

 

Vagues

 

Les vagues de cette contradiction historique méritent d'être revisitées alors que l'Afrique du Sud entre dans une nouvelle phase de réglementation. En 2018, La Cour constitutionnelle du pays a rendu un arrêté historique en dépénalisant la consommation de cannabis à l'intérieur des logements privés. Cela a ouvert la voie à environ 900 000 agriculteurs pour cultiver le cannabis licitement.

Les voix pro-légalisation ont salué le jugement comme une étape importante. Il remettait en question l'histoire racialisée de la législation sur le dagga, qui était enracinée dans des systèmes coloniaux stéréotypés. Mais 100 ans plus tard, les petits agriculteurs et les consommateurs restent vulnérables au marché international du cannabis, à moins qu'ils ne soient adéquatement protégés. Les connaissances culturelles spécifiques sur le cannabis doivent également être prises en compte dans la législation, car le cannabis a des significations symboliques et des styles de culture et d'utilisation variés.

Avec des milliards de revenus potentiels en jeu, le consommateur Sud-Africain ordinaire, pour qui le dagga a toujours été un objet quotidien de plaisir ou de guérison, ne doit pas être évincé de l'histoire.

 

 

Cet article est republié depuis The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

Ceci est le troisième volet d'une série d’articles sur les régimes de la drogue en Afrique australe. Ils sont basés sur des recherches réalisées pour une édition spéciale du South African Historical Journal. Lire l'article complet ici.The Conversation

* Utathya Chattopadhyaya, professeur adjoint, Université de Californie, Santa Barbara