En France, les problématiques raciales, religieuses et l'incarcération de masse des musulmans, grandes absentes du débat sur la légalisation du cannabis

En France, depuis la prohibition du cannabis en 1970,  les hommes musulmans apparaissent comme particulièrement susceptibles d'être arrêtés et incarcérés pour des délits liés à la substance Francisco Osorio/flickrCC BY-SA

 

L'été dernier, la France à vu ouvrir des dizaines de « CBD cafés » à travers le pays

Exploitant un flou juridique bénéficiant à l'origine aux cultivateurs de chanvre, ces magasins éphémères ont pu accueillir des files conséquentes de clients en quête d'huiles, de boissons ou de pommades à base de cannabidiol, une composante du cannabis vendue comme le nouveau "remède" à la mode, sensé apaiser toute sorte de troubles psychiques, des insomnies à l'anxiété. Le gouvernement français a rapidement réagi, en interdisant officiellement la vente de CBD dès la mi-juin. En un mois à peine, ces CBD cafés n'étaient déjà plus qu'un souvenir.

Cette expérience furtive de la France avec le cannabidiol a cependant tracé les bases d'un mouvement plus ample en faveur de la légalisation du cannabis, prohibé dans le pays depuis 1970.

Le 19 juin, un rassemblement d'économistes, de scientifiques et de politiques a publié une lettre ouverte dans L’Obs pour dénoncer la « faillite » que représente pour eux l'interdiction du cannabis en France, et exhorter les pouvoirs public à légaliser la substance. Dans la foulée, une commission d'experts placée sous la dépendance du Premier ministre a publié un rapport mettant en lumière l'échec ruineux de la guerre antidrogue menée par la France, et appelle en ce-sens à une légalisation du cannabis au nom de la rationalité économique et financière.

En juillet, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a approuvé la tenue de tests quand au cannabis à usage thérapeutique – réclamés par les médecins et les activistes depuis 2013.

Le débat actuel sur la politique des drogues fait en grande partie écho aux discussions ayant mené depuis 2014 une douzaine d'états des Etats-Unis à légaliser et réguler le cannabis. Une différence majeure a cependant son importance : la France semble avoir complètement éludé le lien existant entre appartenance ethnique, cannabis et incarcération de masse.

 

La guerre secrète de la France contre la drogue

Il a été prouvé que durant les cinquante dernières années, la prohibition du cannabis en France a affecté de façon disproportionnée les minorités musulmanes.

Les statistiques fournies par le ministère de la Justice indiquent qu'un détenu sur cinq est incarcéré pour un délit lié aux drogues, soit un taux comparable à celui des Etats-Unis. L'immense majorité est constituée d'hommes.

« L'égalité absolue » entre les citoyens prônée par la France a rendu  illégale depuis 1978 la collecte de statistiques raciales, ethniques ou religieuses. Cependant, le sociologue Farhad Khosrokhavar, spécialiste du système carcéral français, a révélé que parmi les environs 69 000 personnes incarcérées aujourd'hui en France, près de la moitié était d'origine arabe et de confession musulmane.

Les musulmans ne représentent pourtant que 9% des 67 millions de français.

 

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Selon une étude publiée en janvier 2018 et commanditée par l'Assemblée Nationale, 86% des 117 421 arrestations pour des délits liés aux stupéfiants en 2010 étaient liées au cannabis. Les arrestations liées à la substance continuent par ailleurs de progresser. La même étude indique que le nombre de personnes appréhendées pour « simple consommation » de cannabis a été multiplié par dix entre 2000 et 2015, passant de 14 501 à 139 683.

Rassemblées et recoupées à d'autres sources, toutes ces informations suggèrent qu'en France, un prisonnier sur six serait un français musulman d'origine arabe ayant consommé, possédé ou vendu du cannabis.

 

Les assassins du haschisch

L'impact disproportionné des lois françaises sur les stupéfiants sur les hommes musulmans ne constitue pas une surprise en soi, notamment du fait que les français associent depuis longtemps les musulmans au cannabis, en particulier au haschisch, la résine de cannabis.

Comme je l'explique dans ma thèse de doctorat et dans mon prochain livre consacré à l'histoire du haschisch en France, les français du 19ème siècle pensaient que la substance provoquaient la folie, la violence et la criminalité chez les musulmans d'Afrique du nord.

Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, intellectuel du début 19ème, a notamment popularisé l'idée que le mot « assassin » trouvait son origine dans l'appellation arabe « haschisch », les deux termes provenant selon-lui de la secte musulmane ayant opéré durant les croisades, les « Assassins d'Alamut ».

Décrite pour la première fois en 1300 dans Les voyages de Marco Polo, les Assassins d'Alamut étaient soupçonnés d'utiliser une « potion enivrante » pour manipuler les fidèles d'Irak et de Syrie de façon à en faire des assassins. Sacy pensait que la fameuse potion était confectionnée à base de haschisch, se basant sur des références arabes contemporaines à son temps, lesquelles évoquaient la secte comme “al-Hashishiyya,” ou « les mangeurs de haschisch ».

Ces assassins, selon Sacy, « étaient spécifiquement formés à tuer » par leur chef, désigné comme le « Vieil Homme de la Montagne ». Le haschisch leur était administré pour s'assurer « la résignation et le dévouement absolu au bon-vouloir de leur chef. »

Bien que très largement fictives, les observations de Sacy quand aux assassins musulmans mangeurs de haschisch ont rencontré un écho important en France, en particulier dans le domaine médical.

 

Haschisch. Mjpresson/Wikimedia Commons, CC BY-SA

 

De nombreux médecins de la moitié du 19ème siècle ont ainsi cité les travaux de Sacy dans leurs propres recherches. Ceux-ci pensaient la médecine occidentale capable de « dompter » le haschisch – ce stimulant exotique et dangereux venu d'Orient -, pour éventuellement leur permettre de traiter des maux aussi terribles que la folie, la peste et le choléra.

Le haschisch thérapeutique, principalement sous forme de teinture, a abondé en France durant les années 1830 et 1840.

Cependant, la désillusion des français pour cette substance ne s'est pas faite attendre. Comme nous le savons aujourd'hui, le cannabis peut apaiser certains symptômes de certaines pathologies – mais il ne peut pas guérir le choléra.

Alors que les traitements échouent à répétition, rendant caduques les philosophies médicales rattachées à la substance, son usage thérapeutique prend fin à la fin du 19ème siècle. Jusqu'à ce qu'en 1953, la France proclame illégale l'utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques.

 

Folie « haschischique » et coloniale

Le lien entre le haschisch et les « musulmans violents » a cependant continué à perdurer dans l'inconscient collectif national. Et par-là-même, pendant des décennies, influencé les politiques publiques liées à la question.

Les fonctionnaires et le corps médical rattachés à l'Algérie française, qui considéraient toujours le haschisch comme une cause de folie et de violence, remplissaient les hôpitaux psychiatriques d'Algérie de musulmans supposément souffrant de « folie haschischique. »

Ces raisonnements et préconceptions ont également contribué à la justification, en 1875, du  Code de l’Indigènat, un ensemble de lois institutionnalisant le racisme et la ségrégation dans l'Afrique du nord sous domination française, désignant les musulmans très officiellement comme des sujets, et non comme des citoyens.

Afin de promouvoir « l'ordre colonial », la France a établi des lois distinctes et injustes, promouvant notamment la ségrégation, le travail forcé et la restriction des droits civiques pour les musulmans et les autres africains.

L'association symbolique entre musulmans, haschisch et criminalité a perduré bien après la fin de l'empire français, en 1968. Elle a poursuivi les maghrébins émigrant en France, considérés comme particulièrement enclins à la violence et au crime, et en cela, à une surveillance accrue du gouvernement et de la police en particulier. 

Les parlementaires français ayant œuvré à prohiber officiellement le cannabis à la fin des années 60 étaient également tributaires de ce type de préconceptions.

La recrudescence des drogues en France a été ainsi décrite comme «un fléau venu de l'étranger», alimenté par les trafiquants de drogues arabes. Un député à même cité Sacy comme appui à son discours, rappellant à ses collègues que le cannabis avait inspiré un culte d'assassins musulmans appelés les «Hachichins ».

Les députés d'aujourd'hui n'oseraient sans doutes pas avoir recours à une documentation à ce point disqualifiée, ni à utiliser de tels éléments de langages pour confondre les musulmans au haschisch et vice-versa. Le nombre de musulmans aujourd'hui enfermés pour des délits liés au cannabis indique cependant que ce racisme historique est toujours vivace en France.

Si la France avance vers une légalisation du cannabis, de nombreux médecins, fumeurs et économistes libéraux pourront se frotter les mains. Il est néanmoins possible que ce soit les musulmans de France qui en bénéficient le plus.

 

La version originale (en anglais) de cet article est une reprise de  The Conversation, publié sous licence Creative Commons.