En Ouganda, la communauté LGBTQIA+ victime des politiques liées aux drogues

Kawira Mwirichia, Kanga Pride, Ouganda: "Parce que nous chérissons l'amour et ne nous excusons pas pour ça !"

 

En Ouganda, les événements intervenus durant la semaine du 11 novembre 2019 ont mis en lumière le mécanisme faisant de la politique des drogues un levier de contrôle social et de répression des communautés marginalisées.

Le 11 novembre, peu après minuit, 127 personnes ont été arrêtées au Ram Bar, l'un des rares bars de Kampala ouvert et favorable aux personnes se réclamant de la communauté LGBTQIA+. Ce coup de filet mis en place conjointement par la police ougandaise, des représentant de l'Armée, et des unités de défense locales, a conduit à l'arrestation simultanée de toutes les personnes présentes, conduites ensuite au commissariat central. A l'heure de l'écriture de l'article, au moins 60 personnes sont encore maintenues en détention.

La raison officielle donnée par la police pour cette arrestation de masse est l'usage de la shisha et la consommation de substances illicites, en particulier l'opium. A l'occasion d'un entretien avec VOA, Patrick Onyango, porte-parole de la police métropolitaine de Kampala, a légitimé l'intervention sur la base d'informations recueillies par la police et présentant le Ram Bar comme l'une des places fortes de la consommation illicite de substances placées sous contrôle du Tobacco Control Act, mis en place en 2015. Les prévenus jugés coupables d'avoir fumer la shisha ou pris de l'opium risquent des peines allant d'une amende de 130$ à six mois d'emprisonnement.

Des voix discordantes, dont celle de Frank Mugisha, coordinateur de l'organisation Sexual Minorities Uganda, décrivent cependant l'opération comme une attaque directe envers la communauté LGBTQIA+, sous couvert de lutte contre les produits stupéfiants. Interrogé par VOA, Mugisha a rappelé le caractère particulier du Ram Bar comme lieu d’accueil de ces communautés, et a mis l'accent sur le fait que l'arrestation avait précisément eu lieu le jour d'un événement festif autour de la santé.

Une source anonyme citée par Alice McCool, est revenue sur les circonstances de l'arrestation : « L'attitude des autorités a été violente et agressive, verbalement et physiquement. J'ai été giflé, frappé, comme beaucoup d'autres. Des propos particulièrement homophobes ont été tenus : « on va exterminer les gens comme vous, comment-osez vous, vous nous faites honte ».

« Ils ont d'abord embarqué les femmes, puis les hommes. Ils arrêtaient les gens, en leur demandant « tu es un homme ou une femme ? », moi compris. On a vu que la presse était là, ils sont arrivés en même temps que la police : ça faisait vraiment peur, ils prenaient des photos de tout le monde en nous aveuglant avec leurs flashs. »

D'après le témoignage de gens sur place, les médias ont été informés en avance des opérations à venir, de façon à ce que le déroulement puisse être filmé, et les personnes arrêtées photographiés. Des inquiétudes ont émergé quand à la possibilité que ces médias exercent des pressions et du chantage sur certains activistes LGBTQIA+, ou dévoilent publiquement leur identité, comme le journal Rolling Stone l'avait fait en 2010, révélations qui avaient mené à des agressions ciblées.

Cet incident est le deuxième du genre intervenu en Ouganda ce mois de novembre. Seize militants LGBTQIA+ ont récemment été arrêtés, soupçonnés d'avoir eu des rapports homosexuels. Cela alors même qu'un ministre ougandais venait d'annoncer son intention de réintroduire la peine de mort pour ce type de faits. Il apparaît aujourd'hui que cette mesure polémique ne sera pas réintroduite formellement, du fait d'un retour de bâton inévitable émanant de la communauté internationale. C'est en ce-sens que l'état ougandais passe par des voies détournées pour réprimer les communautés LGBT, l'une d'entre-elles étant l'application des mesures anti-drogues.

Dans ce contexte, il paraît important de souligner l'influence de l’Église Évangéliste américaine en Ouganda, laquelle milite pour des mesures répressives à l'encontre des homosexuels. Scott Lively,  pasteur américain et président des « Ministères de la Vérité », a été poursuivi en justice en 2012 pour crime contre l'humanité par Sexual Minorities Uganda, du fait de son rôle déterminant dans la fondation du mouvement militant contre les droits des personnes homosexuelles, et la réintroduction de la peine de mort pour les personnes LGBTQIA+. Si il est aujourd'hui essentiel de tenir l'état ougandais pour responsable, il importe également de prendre la mesure et de réparer les dégâts importants causés par l'héritage colonial britannique, perpétué aujourd'hui par les États-Unis. Les lois coloniales britanniques ont introduit dans plusieurs pays d'Afrique, dont l'Ouganda, les lois répressives contre l'homosexualité.

Aujourd'hui, c'est l'homophobie et les politiques répressives en matière de drogues, d'inspiration américaine, qui sont exportées des États-Unis pour réprimer les militants et les minorités sexuelles en Ouganda.