Interview avec Fabrice Olivet - France, race et drogue : un état des lieux

Fabrice Olivet est un militant de longue date concernant la réforme des politiques de drogue. Depuis 1996, il anime l’association ASUD (Auto Support des Usagers de Drogues), une association agréée par l’Etat pour représenter les personnes prises en charge dans le système de soins pour des questions relatives à une addiction.

Historien de formation, c’est également un polémiste engagé dans plusieurs débats relatifs à l’« identité française ».

 

Publication : La Question Métisse, Mille et une Nuits, Paris, 2011

 

 

Q1. Pourquoi est-il aussi difficile de parler en France des questions relatives à la race et à l’ethnicité ? Quels sont les impacts dans la lute contre la discrimination ?

 

La France est fortement attachée au mythe de l'égalité républicaine, matérialisé dans la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, qui ne connaît  théoriquement ni les races, ni les religions.  Ce principe a d'ailleurs permis au gouvernement révolutionnaire de 1794 d'être le premier Etat au monde à abolir l'esclavage, une mesure qui sera abrogée, quelques années plus tard, par Napoléon. 

 

Ce mythe républicain, que nous appelons l'universalisme, a connu des impasses, notamment dans lors de l'expansion coloniale où la majorité des peuples soumis ont été exclus de la nationalité.  Cependant il a permis à la France d'assimiler plusieurs vagues d'immigration depuis la fin du XIXe siècle : des Juifs d'Europe de l'Est, des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Kabyles, des Portugais et plus récemment des Français d'Afrique du Nord- les rapatriés d'Algérie-  surtout composés de populations méditéranéennes, Juifs, Maltais, Italo-Espagnols... Tous ces groupes ethniques ont pu se fondre successivement dans la société française sans constituer de véritable communauté au sens anglo-saxon du terme.

 

 Pour autant la question raciale est très prégnante dans l'histoire de France, mais souvent passée sous silence. L’écrivain Alexandre Dumas était le fils d'un général noir de la révolution, le général Dumas. L'Assemblée Nationale possédait, dès la fin du XIXe siècle, plusieurs députés  noirs et même un Ministre des colonies en 1917, en pleine guerre.  Pour mémoire, l'un des théoriciens le plus connus de la supériorité de la race blanche est le Comte Edgard de Gobineau dont les écrits connurent une grande popularité en Allemagne jusqu'en 1945 (conjointement à ceux de son disciple, Houston Steward Chamberlain, un Anglais)

 

 L'antisémitisme a failli être la cause d'une « quasi » guerre civile entre 1898 et 1904 lors de l'affaire Dreyfus. Ces évènement ont conduit la France à bâtir un corpus juridique contraignant qui interdit de faire allusion publiquement, ni dans aucun document administratif, à la couleur de la peau, à la  religion et encore moins à la race qui est considérée comme une aberration quasi-médiévale.

 

Ce système a globalement fonctionné jusqu'à la fin des années 60, jusqu’à l'arrivée en France de nombreux travailleurs issus des anciennes colonies africaines ou asiatiques qui ont fait souche sur le territoire  et forment aujourd'hui une part importante de la population (mais impossible officiellement à dénombrer) . Les enfants de l'immigration, Français à part entière (car la France  applique le droit du sol en cohérence avec son idéologie universaliste), ont souffert du racisme , de l'exclusion sociale, du confinement dans des banlieues éloignées des centres, véritables ghetthos, tout cela en contradiction totale avec la lettre de la constitution.

Ce double mouvement inversé, théorie universaliste contre pratique discriminatoire, a débouché , sur l'un des paradoxes français les plus difficile à résoudre. 

Nous savons que les noirs et les arabes français sont les plus nombreux en prison, au chômage, allocataires des services sociaux, insérés comme consommateurs et surtout pourvoyeurs dans les réseaux de trafics de drogues, mais nous sommes dans l'incapacité légale de prouver  tout cela statistiquement. Cette véritable skyzophrénie ne profite qu'au Front National- héritier des traditions facsistes des années 30- qui surfe sur l'hypocrisie évidente du discours égalitariste officiel et dénonce les dangers de l'immigration pour l'identité française.

 

Inversement, ces lois républicaines qui interdisent aux groupes ethniques d'être comptabilisés, de revendiquer  une spécificité  ou même de comptabiliser les discriminations dont ils sont les victimes, empêchent toute communauté - à l'exception notable de la communauté juive pour des raisons historiques-  de se constituer en groupe d'intérêt, en réseau agissant et a fortiori en lobby.

Le travail unanimement salué de Michelle Alexander sur le New Jim Crow, est tout simplement impossible à reproduire en France pour des raisons juridiques.

 

 

 

Q2. Considérant l’absence de statistiques pertinentes en la matière, selon vous, pensez vous qu’il y ait une grande différence dans le taux de consommation de drogue entre les différentes communautés en France?

 

C'est une question difficile, justement parce que nous sommes dans l'incapacité de connaître les contours statistiques des populations d'origine immigrée africaine et nord africaine. De surcroît, les statistisques sur l'usage de drogues en France sont très aléatoires. Le sujet “drogues et immigration” est, comme aux Etats Unis et dans bien d'autres pays comme la Hollande, un sujet de fantasme et de déchirement.  Nous ne savons toujours pas si l'épidémie de sida parmi les injecteurs de drogues des années 80-90 a occasionné plus de ravages dans les cités de banlieue. Tous ce que nous savons, c'est que ces zones furent frappées par la vague d'héroïne de ces années là. Là, nous avons des statistiques car elles concernent les lieux d'habitation des malades pris en charge. Dans le même ordre d'idée, nous savons aujourd'hui que la grande majorité des faits divers liés aux affrontement armés entre bandes pour le contrôle du trafic de cannabis se déroule entre jeunes issus de l'immigration maghrébine ou africaine. 

 

 Néanmoins de nombreux autres indices laissent supposer que la grande majorité des substances illicites sont vendues, achetées et consommées par les "petits blancs" des classes moyennes, tout simplement car ils disposent de beaucoup plus de moyens financiers et sont nettement moins harcelés par la police. La surreprésentation des populations de couleur en matière de drogues est sans doute à rechercher plutôt  dans leur  niveau d'incarcération, le nombre de contrôles policier et peut-être aussi dans leur faible proportion de prise en charge sanitaire pour des question liées à l'usage. Autant de facteurs bien plus explicites de la discrimination dont ils sont les victimes que de leur supposé niveau de consommation. 

 

 

Q3. Est-ce que la stigmatisation des noirs et des autres minorités ethniques est importante en France?

La principale stigmatisation en France pèse sur les Arabes, et plus particulièrement sur les Algériens qui très nombreux en France pour des raisons historiques, et toujours atteints par les effets bilatéraux d'une guerre d'Algérie toujours pas digérée. Les termes "arabe" ou "noirs" sont souvent difficiles à prononcer en public quelque soit le context, au bénéfice de périphrases plus ou moins hypocrites comme "jeunes de banlieue "ou  même de mots tirés de l'argot de cité comme " rebeu " ou pour les noirs  le terme anglo-saxon de  "black". 

 

Il est indéniable que les populations de "couleur" souffrent depuis la fin de la décolonisation d'une forme de racisme particulièrement virulent qui contribue à faire vivre le Front National aux alentours de 18%  aux dernières élections présidentielles, ce qui en fait la troisième force politique de France, juste derrière les deux partis institutionnels  de gauche et de droite qui se partagent le pouvoir depuis toujours .

 

Cette particularité de la supposée inadaptation des populations de couleur au "modèle républicain" est souvent mise en avant par des attaques racistes émanant de personnalités politiques de premier plan, sans jamais être explicites. L'Islam est souvent le biais approprié pour stigmatiser les arabes en général, mais la véritable auto-mutilation que constituent l'absence de statistiques "ethniques" n'est pas en reste pour nourrir les fantasmes. Pour résumer, l'interdiction de faire référence explicitement à la couleur de la peau dans les statistiques, n'a jamais empêché le racisme le plus outrancier de s'exprimer dans les médias, les sketches d'humoristes ou les interventions politiques. A l'inverse, toutes les initiatives "communautaires" qui tentent de mettre en évidence le caractère illusoire de l'universalisme républicain à l'épreuve de la ghetthoïsation des banlieue sont assimilées, au mieux, à un discours paranoïaque, au pire, à une forme de trahison nationale. 

  

 

Q4. Est-ce que l’application de la législation sur la drogue a un impact proportionnellement supérieur sur les noirs et autres minorités ethniques ?

 

Certainement. Tout laisse à penser que les populations de couleur subissent plus de contrôles policiers, plus de fouilles au corps, plus d'humiliations, plus de coups , plus d'incarcération, le tout, en instrumentalisant l'usage ou la possession de narcotiques comme “filet à papillon inusable”. Ceci est une situation perceptible dans l’enquête menée par l'Open Society Institute sur les contrôles au faciès en France qui, inexplicablement, n'a pas isolé  l'item "drogues" dans les motifs d'interpellation. 

J'ai personnellement le souvenir de nombreux contrôles policiers ou la couleur de ma peau constituait un facteur de sarcasms, puis de violence physiques, le tout étant considéré comme le prolongement naturel de mon infraction à la législation sur les stupéfiants (sur les narcotiques).

 

 

Q5. Existe t-il des obstacles grandissants pour les minorités ethniques dans l’accès aux services d'aide et de suivi médical? Pensez-vous que ces populations souffrent d’un taux de contamination au Sida du à l’injection de drogue supérieur par rapport à l’ensemble de la population?

 

Cette schizophrénie française a sans doute créé une situation dramatique au moment de l'épidémie de sida parmi les usagers de drogues, mais cette épidémie est jugulée depuis le début des années 2000.  La généralisation de la réduction des risques en France , et principalement la fourniture très libérale de médicaments de substitution a suffi à éliminer les usagers de drogues des statistiques du sida (moins de 4% des nouveaux cas à l'heure actuelle), ce qui inclut les populations d'origine immigrée.

 

Malheureusement, le souvenir d'une hécatombe, mal comprise et mal vécue, et surtout jamais reconnue par les autorités, continue de nourrir des sentiments de frustration souvent ambivalents parmi les populations françaises issues de l'immigration. Dans les nouveaux ghetthos de la banlieue  des grandes villes, l'héroïne est aujourd'hui considérée comme un produit disqualifiant et l'injection comme une pratique dégradante.  Dans de nombreuses cites, on a pu voir se développer de véritables "chasses aux toxico" menées par des plus jeunes et ce, malgré ou à cause du fait que dans certains quartier,s toutes les familles avaient à déplorer au moins un mort du sida ou d'overdose ( cousin, frère , fils, ou oncle...les filles étant moins représentées dans cette tranche de population). 

 

Parallèlement, il est frappant de constater que les cités de banlieues des ville françaises se sont connectées avec les réseaux de trafic international de drogue au moment de la vague d’héroïne des années 80. Certes, depuis, l'heroïne a refflué mais pas le trafic ni les réseaux, bien au contraire. C'est la revente de cannabis et, plus secondairement, de cocaïne qui structure aujourd'hui une partie des rapports sociaux à l'intérieur de ces quartiers, une situation inimaginable dans les années 70 par exemple où les cités de banlieue, majoritairement habitées par les immigrés de première génération étaient des zones paisibles de relative mixité sociale et ethnique.  Pire, le niveau de violence atteint pour le contrôle des marchés est proportionnel à l'inflation des gains  générés par les trafics. Les meurtres récents perpétrés a Marseille en sont une illustration.

 

La fracture croissante entre les populations françaises originaires des anciennes colonies africaines, Maghreb inclus, et l'idéal républicain dépasse largement la question des politiques de drogues.

Cependant, s'intéresser à l'intersection entre ces deux dossiers paraît particulièrement intéressant pour deux raisons.

 1°) Comme aux Etats-Unis, mais dans une complète indifférence de l'opinion publique, le racisme d'Etat des forces de polices, et de certaines catégories de l'appareil judiciaire a pu se déchainer impunément sous couvert de "lutte contre la drogue", sans qu'aucune voix ne s'élève pour dénoncer un mal endémique qui risque à long terme de faire littéralement exploser le consensus républicain

2°)  Aujourd'hui,  la place considérable prise par le trafic de narcotiques dans l'économie parallèle des banlieues nous oblige à revoir nos politiques de drogues, au risque de voir la France basculer dans un scénario à la mexicaine qui contamine progressivement les élus locaux et les forces de police.

 

 La cécité institutionnelle générée par l'interdiction de statistiques "ethniques" en France- dont le dernier symptôme est la volonté du président François Hollande d'interdire par la constitution l'emploi du mot race- est aujourd'hui contreproductive pour lutter contre le racisme. Pétrie de bonnes intentions républicaines, cette fiction est devenue un écran de fumée qui permet au contraire à toutes les formes de racismes de s'exprimer sans avoir à se justifier à la lumière des investigations scientifiques sur le niveau de discrimination subie par certaines "races". Interdire d'utiliser le mot race pour lutter contre le racisme revient à casser le thermomètre pour arrêter la fièvre. Il est habituel chez les tenants de l'anti-racisme de se gargariser avec un truisme: les races humaines n'existent pas, c'est prouvé scientifiquement. Allez donc expliquer cette évidence aux millions de gens arrêtés tous les jours, simplement parce qu'il n'ont pas la bonne la couleur de peau...La guerre contre la drogue offre une occasion unique de continuer à creuser un fossé entre les races.