Politique des drogues et développement durable.

Selon le World Drug Report 2012 de l’UNODC, « on estime qu’environ 230 millions de personnes, soit 5 % de la population adulte mondiale, ont consommé une drogue illicite au moins une fois en 2010. On dénombre environ 27 millions d’usagers problématiques de drogues, ce qui représente 0,6 % de la population adulte mondiale. D’une manière générale, la consommation de drogues illicites est stable dans le monde, bien qu’elle continue d’augmenter dans plusieurs pays en développement. L’héroïne, la cocaïne et les autres drogues tuent environ 200 000 personnes chaque année [soit 0.34% des 59.000.000 décès par an dans le monde2]. »

Les politiques en matière de stupéfiants ont été élaborées pour réduire les dommages pour les personnes et les sociétés : moins de crime, meilleure état de santé et davantage de développement économique et social. Or les résultats sont mesurés à travers des indicateurs qui rendent compte de processus comme le nombre d’arrestations, les quantités saisies et la sévérité des sanctions3. Le bilan de cette guerre à la drogue est dénoncé à travers le monde et les déclarations en faveur d’un changement de politique se font entendre. Le 18 Juillet 2010, lors de la Conférence de Vienne sur le SIDA, des chercheurs déclarent publiquement que « La criminalisation des utilisateurs de drogues illicites alimente l’épidémie de VIH et a eu des retombées essentiellement négatives sur la santé et la société. »4 . La Global Commission on Drug Policy préconise de « commencer la transformation du régime de prohibition des drogues mondiale. Remplacer les politiques sur les drogues et les stratégies motivées par l'idéologie et le confort politique avec des politiques et des stratégies financièrement responsables fondées sur la science, la santé, la sécurité et les droits de l'homme - et adopter des critères appropriés pour leur évaluation. »5.. Le président Barack Obama déclarait en 2011 que « [La légalisation et la réglementation des drogues] est un sujet tout à fait légitime pour un débat. »6

Article de Georges Lachaze, publié en octobre 2013 dans la Lettre du RESPADD #16.

Mais en plus du débat citoyen, il est incontournable que ce débat ait lieu au sein de l’institution qui définit les conventions internationales sur les drogues, l’ONU. Car c’est le changement de ces conventions qui permettra un aménagement des différents systèmes législatifs nationaux. De plus, si un changement doit s’opérer, afin d’être pertinent et efficient, il doit être global et faire l’objet d’une harmonisation internationale.
La tendance actuelle va déjà vers une répartition plus judicieuse du répressif et du soin, aidée par une réforme judiciaire et une refonte budgétaire permettant un rééquilibrage des prérogatives, une meilleure prise en charge des usagers de drogues et une efficacité accrue de la lutte contre le narcotrafic. Les ressources des autorités policières peuvent ainsi être ciblées beaucoup plus efficacement afin de combattre les groupes du crime organisé qui ont étendu leur pouvoir et sont parvenus à réaliser des profits sur le marché des stupéfiants. 7

Développement durable de la politique des drogues dans les pays producteurs.

« Le développement est considéré comme durable lorsqu’il permet aux générations actuelles de satisfaire à leurs besoins sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs. Il faut pour cela que les générations futures détiennent au moins autant de ressources, sous la forme de capital ou de potentialités diverses, que la génération actuelle. »8

Dans un certain nombre de pays, souvent qualifiés de narco-états, les drogues, le crime, le blanchiment d’argent et la corruption entravent les efforts de développement. Ces activités liées au narco-trafic ont pour conséquence de détruire le capital humain et social, de décourager les investissements et de réduire la capacité de ces états à se développer.
Repenser les conventions internationales sur les stupéfiants permettrait dans ces pays de durablement :
- Diminuer l’attrait du crime organisé pour ces cultures.
La prohibition donne de la valeur aux drogues et accentue le narco-trafic.
- Enrayer la spirale de violence liée au trafic.
Ces sont les enjeux financiers du narco-trafic qui contribuent à la violence, aux guerres de pouvoirs, de territoires et de contrôle des routes du narco-trafic. De fait, si le narco-trafic n’avait plus de raison d’être, les violences qu’il engendre diminueraient.
- Améliorer les conditions et le statut des petits producteurs.
La production de drogue a détournée les paysans d’une agriculture plus durable, en particulier la production alimentaire locale. Une production contrôlée et diversifiée permettrait aux petits paysans de s’affranchir de la menace que représente pour eux les trafiquants, les groupes paramilitaires ou terroristes. Des revenus légaux diminueraient leur précarité et leur exclusion sociale et favoriseraient leur développement.
- Diminuer la criminalité.
Le narco-trafic à engendré le développement d’une forte criminalité.
- Freiner le développement de la consommation de drogues.
La population de ces pays était consommatrice de produits traditionnels. Le narco-trafic à rendu disponible des produits raffinés, générant ainsi une demande qui n’existait pas avant ou faiblement. La disponibilité d’une drogue bon marché dans ces pays conduit inévitablement à des niveaux élevés de consommation locale.
- Diminuer les méfaits écologiques.
La persécution des producteurs de drogues implique l'élimination régulière des cultures, suivies par la déforestation, lorsque la production est délocalisée. L’utilisation de différents défoliants et pesticides pour la culture et pour l’éradication sont aussi désastreux. Tout cela peut être particulièrement préjudiciable pour les communautés autochtones et la biodiversité.
- Améliorer les Droits de l’Homme.
Dans nombre de ces pays les Droits de l’Homme sont bafoués au nom de la lutte anti-drogue (procès arbitraires, peines de prisons abusives, maltraitance, exécutions).
- Bénéficier de revenus légitimes.
- Réduire les risques géopolitiques.
De nombreux gouvernements dans ces pays sont engagés dans une guerre civile permanente avec les cartels de la drogue. La diminution de la violence stabiliserait la sécurité du pays. L’affaiblissement des groupes paramilitaires, des juntes révolutionnaires ou de groupe terroristes amenuiserait les risques de guerres civiles, d’attentats ou de crise politiques
- Revalorisation de la culture nationale.
Le narco-trafic et la guerre à la drogue ternissent l’image de ces pays et les stigmatisent.
- Renforcer la démocratie, l’autorité de l’état et les services publics.
Le pouvoir et l'influence des cartels de la drogue affaiblissent gravement les Etats. La culture de la peur et de la corruption peut rendre presque impossible d'exercer une influence démocratique pour les citoyens, d’accéder à leurs droits et à leurs fonctionnaires de tenir compte de la qualité et de la portée des services essentiels comme la santé et l'éducation. La diminution de l’influence des cartels, des groupes paramilitaires, des groupes terroristes et de leurs pouvoirs de nuisances bénéficierait à la stabilité politique et au renforcement de la démocratie. La consolidation de ces Etats modifierait leurs places au sein des politiques internationales, les crédibiliserait et diminuerait l’ingérence de pays extérieurs dans leurs affaires internes.

Selon une définition de Jérôme Ballet, Jean-Luc Dubois et François-Régis Mahieu, le développement est considéré comme « socialement durable » lorsqu’il « garantit aux générations présentes et futures l’amélioration des capacités de bien-être (sociales, économiques ou écologiques) pour tous, à travers la recherche de l’équité d’une part, dans la distribution intra-générationnelle de ces capacités et, d’autre part, dans leur transmission inter-générationnelle.»9
La politique de Réduction Des Risques s’inscrit pleinement dans cette démarche de développement socialement durable en :
- permettant la constitution ou la reconstitution de potentialités chez les usagers de drogues. Elle reconnait les usagers de drogues comme des personnes responsables, capables d’exercer leur libre arbitre pour faire des choix pour leur santé. Son but est seulement de donner les moyens (informations, matériel stérile, accès aux droits sociaux…) aux personnes consommatrices de substances psychoactives de protéger leur capitale santé.
- reconnaissant l’usager comme un expert pour lui-même et sa santé, ayant des connaissances et un savoir-faire relatif à l’usage de drogues. Au-delà de la question de sa propre santé, cette démarche met en valeur et contribue au développement des capabilités de ces personnes.
- permettant à un certains nombre d’usagers de drogues de pouvoir constituer leurs propres générations futures. Les actions d’informations et de promotion de la santé ont permis d’éviter des décès et pour les personnes malades (VIH) d’accéder à des services spécialisées d’aide à la procréation, augmentant ainsi le renouvellement des générations au sein de cette communauté. Grâce à cette prise de conscience collective, les usagers de drogue ne représentent plus que 2 à 3% des nouvelles contaminations par le VIH, et les overdoses ont été divisées par 10. L’expérience et les programmes mis en place pour arriver à ces résultats bénéficieront aux futures générations.

Tous ces changements, s’ils devaient avoir lieu, seront longs à mettre en place. Mais c’est bien là un des aspects du développement durable : le processus est long à mettre en place car il nécessite l’implication de l’ensemble des parties prenantes afin de co-construire un projet qui soit viable dans le temps. A cet égard, la politique de Réductions des risques a démontré les bénéfices d’une approche différente de celles des conventions internationales. Cette approche pragmatique s’inscrit pleinement dans une démarche de développement durable. Nécessaire mais pas suffisante, l’aménagement d’un nouveau paradigme des politiques sur les drogues permettrait de développer de nouveaux programmes novateurs.

Conclusion

Le débat qui entoure toutes ces questions liés aux drogues est captivant car il est le reflet de notre société. En écrivant, « on peut juger du degré de civilisation d’une société en entrant dans ses prisons », Dostoïevski dénonçait la manière d’aborder et de traiter les personnes qui dérangent une société. En prenant l’exemple des prisons et des détenus, Il pointe le doigt sur ceux qui posent problèmes au sein d’une communauté et comment cette communauté réagis à ces perturbations. Y faire face ou cacher le problème. Les politiques des drogues et le débat sociétal qui entoure cette problématique s’appliquent au même raisonnement. « Réformer les politiques des drogues n’est pas un sujet de débat théorique ni intellectuel – c’est l’un des principaux enjeux politiques de notre temps. »10

1 UNODC, World Drug Report 2012, executive summary.
2 http://www.planetoscope.com/demographie-urbanisme/mortalite
3 Global Commission on Drug Policy, War On Drugs, Report of The Global Commission on Drug Policy, Juin 2011. P. 5.
4 Dominique Dumand et Gérard Doublet « Drogues : prohibition, décriminalisation et Réduction des risques », Multitudes 1/2011 (n° 44), p. 42-46. www.cairn.info/revue-multitudes-2011-1-page-42.html
5 Count The Costs, The War On Drugs: Options And Alternatives, P. 6.
6 Count The Costs, The War On Drugs: Options And Alternatives, P. 9.
7 Global Commission on Drug Policy, War On Drugs, Report of The Global Commission on Drug Policy, Juin 2011. P.16.
8 Jérôme Ballet, Jean-Luc Dubois et François-Régis Mahieu, « A la recherche du développement socialement durable: concepts fondamentaux et principes de base », Développement durable et territoires [En ligne], Dossier 3 | 2004, mis en ligne le 22 juin 2004, consulté le 17 mars 2013. http://developpementdurable.revues.org/1165
9 Jérôme Ballet, Jean-Luc Dubois et François-Régis Mahieu, « A la recherche du développement socialement durable: concepts fondamentaux et principes de base », Développement durable et territoires [En ligne], Dossier 3 | 2004, mis en ligne le 22 juin 2004, consulté le 17 mars 2013. http://developpementdurable.revues.org/1165
10 Global Commission on Drug Policy, War On Drugs, Report of The Global Commission on Drug Policy, Juin 2011. P.18.