Interview avec Daniel Vaillant les tendances et actualités des politiques de drogues françaises.

 

Technicien-biologiste de formation et militant socialiste de la première heure, Daniel Vaillant est d'abord adhérent de la FGDS à l'âge de seize ans puis du Parti socialiste et du Congrès d'Épinay. Il est actuellement adhérent de la section socialiste Chapelle-Goutte d'Or dans le18e arrondissement de Paris, section à laquelle appartient également Lionel Jospin. En 2003, dans un article du quotidien Libération, Daniel Vaillant propose la légalisation de la consommation personnelle de cannabis à travers un contrôle de la production et de l'importation, comme c'est le cas avec l'alcool. Nous nous sommes adressés à lui à fin d’obtenir un point de vue élaboré sur les politiques de drogues actuelles en France.

La politique française vis-à-vis des drogues est en pleine évolution en ce moment (salle de consommation, cannabis thérapeutique). Est-ce que vous pensez que les hommes politiques sont prêts en France à mettre en place une politique des drogues pragmatique, basée sur des faits scientifiques et non sur des considérations morales?

Je crois tout d’abord que les deux actualités récentes auxquelles vous faites référence ne relèvent pas toutes les deux de la politique française à l’égard de la drogue et je ne souhaite pas d’amalgame entre ces 2 sujets, l’un concerne la politique de réduction des risques en direction d’un public d’injecteur principalement d’héroïne, l’autre vise à aligner notre législation sur celle des pays voisins comme traitement anti douleur chez des malades.

C’est effectivement le cas des salles de consommation, que j’ai contribué à amener dans le débat à Paris, et que nous expérimenterons bientôt sur le site de la Gare du Nord, dans le 10e, à proximité du 18e arrondissement. En l’espèce, il s’agit bien à mon sens d’une politique de prévention et de santé publique novatrice dont l’objectif est double : Accueillir des toxicomanes, principalement injecteurs, dans une structure dédiée afin de garantir des conditions d’hygiène qui leur permettent d’éviter la contamination et qui donne l’occasion à l’équipe du lieu de procéder à un suivi de ces personnes dont l’objectif reste toujours, à terme, le sevrage.
D’autre part, l’objectif de cette expérimentation est d’évaluer dans quelle mesure l’ouverture de la salle permettra de réduire les nuisances causées par les toxicomanes qui occupent et consomment pour le moment sur l’espace public, et diminuer ainsi les risques pour les habitants liés à cette pratique : seringues retrouvées dans des halls d’immeuble, parking, squares….

Concernant le cannabis thérapeutique, la substance n’est pas abordée comme drogue mais comme médicament potentiel. Et vous constaterez d’ailleurs que la Ministre de la Santé, Marisol Touraine, a signé un décret ouvrant la possibilité pour des médicaments d’obtenir des autorisations de mise sur le marché, mais a pris la précaution, dans le même temps, de rappeler avec force son hostilité à toute sorte d’évolution sur la question du cannabis récréatif.

D’une façon générale, la classe politique française semble encore majoritairement hostile à la moindre évolution sur ce qui relève de près ou de loin à l’usage de drogue. A droite comme à gauche, des individualités se sont déclarées favorables à des évolutions de la législation selon des modalités très variables. Mais aucun des deux partis de Gouvernement ne s’est officiellement déclaré pour la légalisation. La réponse est en partie dans votre question : bon nombre de personnalités politiques refusent même jusqu’à l’idée du débat, ce qui est bien la preuve que les considérations morales pèsent toujours plus que le nombre croissant d’études scientifiques sur le sujet.

 

L’avancée de la Ministre de la Santé vous semble-t-elle suffisante?

Je me félicite évidemment de cette initiative qui a probablement été facilitée par l’intérêt médiatique croissant pour la question du cannabis à usage thérapeutique et sa légalisation récente dans un nombre important de pays, y compris de proches voisins.

Aujourd’hui, ce décret reste néanmoins limité en comparaison de ce qui existe par exemple au Pays-Bas avec le laboratoire Bedrocan, qui est une entreprise agréée par l’Etat pour la production et la culture de fleurs de cannabis. Cela permet aux malades d’utiliser le cannabis par d’autres modes d’administration que le médicament classique, tout en évitant la cigarette artisanale (décoctions, macérations, etc.) et je crois que ce serait un grand pas vers une politique aboutie sur la question du cannabis médical.  

 

L’opposition des riverains est grande à la veille de l’ouverture de la salle de consommation. Pensez-vous qu’à moyen terme, quand cette « salle de shoot » aura fait ses preuves, elle permette d’éliminer cette stigmatisation dont les consommateurs de drogue font l’objet de la part de la population française?

La perception des toxicomanes par les riverains est complexe.

Il y a bien sûr chez une bonne partie d’entre eux une méconnaissance des problèmes liés à l’addiction, qui les conduit à considérer qu’il ne s’agit pas de personnes malades mais d’individus qui se complaisent dans cet état de marginalité permanent.

Par ailleurs, il faut admettre que les toxicomanes génèrent un certain nombre de nuisances, et parfois de dangers, dans les lieux publics qu’ils fréquentent. Cela peut aller du sentiment d’insécurité jusqu’à la menace bien réelle avec un certain nombre de toxicomanes, notamment au crack, dont les comportements ne sont pas prévisibles, et une délinquance qui découle du besoin de s’approvisionner régulièrement en drogues.
Et je pense que tout ce qui va dans le sens de la prise en charge de ces malades, c’est aussi une façon pour la société toute entière d’assumer les maux qui sont les siens plutôt que de faire semblant de ne pas les voir. Et disposer demain d’une structure comme celle-ci, permettra aussi de faire de la pédagogie autour de la prévention et la réduction des risques.

 

L’Uruguay est sur le point de mettre en place ce que vous proposiez pour la France dans votre rapport parlementaire : un marché du cannabis maîtrisé par l’Etat. En quoi un monopole d’Etat du Cannabis serait plus adapté qu’un marché détenu par des entreprises privées et encadré par des règlementations?

Dans le rapport que j’ai rendu avec mes collègues en juillet 2011, nous ne préconisions pas un monopole de l’Etat mais un contrôle strict de ce dernier sur une filière horticole qui serait labellisée. Pour être autorisés à la vente, les produits devraient répondre à un certain nombre de critères précis notamment concernant le taux de THC, le prix, etc. Et la distribution serait faite par l’intermédiaire d’un réseau sécurisé où chaque entité devrait disposer d’une licence administrative, à l’image de ce qui existe pour les débits de boissons. 

 

La France est le premier pays en termes de consommation de cannabis chez les jeunes. En quoi ce monopole d’Etat répondrait à ce problème?

Aujourd’hui, la seule politique répressive a atteint ses limites et c’est l’une des raisons qui m’a conduit, après y avoir été opposé, à revoir mon jugement sur la légalisation.

Son objectif ne peut pas décemment être d’enrayer purement et simplement le fléau du cannabis dans notre pays. Néanmoins, un certain nombre d’études effectuées dans des pays qui ont récemment assoupli leur législation relative au cannabis, montrent que la consommation chez les jeunes a baissé de façon assez significative. D’autre part, l’on sait que l’interdit contribue à attirer un certain nombre de jeunes vers le cannabis et qu’une fois levé, il conduirait certains d’entre eux à s’en désintéresser. Il faut bien comprendre que je souhaite une diminution de la consommation et si on regarde la situation des Pays Bas, les jeunes consomment beaucoup moins qu’en France, et ils ont aujourd’hui un problème avec le tourisme lié au cannabis, notamment français.

Il me semble donc qu’un projet de légalisation contrôlée du cannabis permet à la fois de lutter contre le trafic (à la différence de la dépénalisation), lutter contre la consommation des mineurs car non autorisée, contraventionnaliser les pratiques à risques (conduite routière), élaborer une vraie campagne de prévention  et éviter que des produits frelatés soient consommés. Il ne s’agit pas d’un droit à la consommation, mais bien d’une volonté de lutter contre la consommation et d’élaborer une politique de prévention en adéquation avec les risques (précocité de la consommation, retard scolaire, schizophrénie, etc.
 

Où en sera-t-on dans 10 ans en France selon vous : statu quo,  décriminalisation, ou légalisation?

La question du cannabis est un véritable sujet de société. Et comme toute question de ce genre dans notre pays, elle suscite crispations, inquiétudes et aussi une part de fantasmes.
Mais je suis convaincu que progressivement, à force de discussions, de débats et de diffusion d’informations sur le sujet, nous parviendrons à instaurer le temps du débat dépassionné pour aboutir à une nouvelle politique publique afin de poursuivre la lutte contre le cannabis, tout comme celle contre le tabac et l’alcool.

Sur des questions de ce type, il serait pertinent de raisonner et de travailler à l’échelle de l’Union Européenne à la fois dans un souci de cohérence en termes de santé publique mais aussi pour éviter que des pays se retrouvent lésés par les législations variables des voisins de chacun.