L’alcoolisme ou le charme des traditions?

A Londres, aux alentours de 18heures, une nuée de personnes engoncées dans leurs costards se ruent dans le métro ; les wagons sont bondés, les « commuters » suent, et dans cette ambiance chaotique, chacun tente tout de même de penser à autre chose.

L’on distingue alors deux types d’envie chez ces passagers : il y en a qui souhaitent ardemment que ce train les ramène au plus vite à la maison ; et il y a ceux qui attendent leur bière : il est l’heure de se détendre, il est l’heure, pour eux, de s’abandonner à l’ivresse. Un peu. Un peu chaque jour.

Bien sûr, il n’y a pas qu’à Londres que l’on aime décompresser ainsi. En France aussi, le vin ou la bière  sont la récompense de bon nombre de salariés ou d’étudiants intellectuellement vidés. Par ailleurs, pour certains, diner sans ouvrir une bouteille de vin peut s’avérer quasi blasphématoire.

On appelle cela la tradition, la coutume… Une habitude ? Ou peut-être, déjà, une dépendance. L’alcoolisme doit-il être uniquement un état de dépendance physique et psychique très avancé ? Existe-t-il un alcoolisme modéré, un alcoolisme traditionnel et moral ? Quelles peuvent en être  les conséquences ?

Cet alcoolisme ne semble pas totalement reconnu par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui distingue l’alcoolisme aigu (la consommation excessive mais occasionnelle d’alcool) de l’alcoolisme chronique (excessif et quotidien). La toute première définition de l’alcoolisme, par le médecin suédois Magnus Huss, révèle cependant le nœud du problème : « L'alcoolisme est toute forme d'absorption d'alcool qui excède la consommation alimentaire traditionnelle et courante, ou qui dépasse le cadre des habitudes sociales. »Voilà que cette ébauche, datant de 1848, fait mention de l’habitude sociale, de l’aspect traditionnel et gentillet de la consommation d’alcool.

Le terme « alcoolique » semble péjoratif pour beaucoup de personnes qui l’associent à « larvaire, puant, laid » et autres épithètes gratifiants. De ce fait, il est difficile de reconnaître l’existence d’un alcoolisme ancré dans les habitudes et coutumes sociales, presque courant. Ainsi, un français buvant du vin à tous les repas ne pourra admettre sa dépendance ou se dire légèrement alcoolique ; en revanche, un fumeur qui grille toujours une cigarette après le diner sera plus facilement qualifié de dépendant. Pourquoi faire la différence ? Il n’y en a qu’une : en Europe, fumer n’est plus considéré comme une habitude sociale.

Ce type d’alcoolisme, que je qualifie de « traditionnel », ne s’évalue pas en fonction de la quantité absorbée, les doses peuvent être modérées ; en revanche, lorsque l’on ouvre une bouteille de rouge pour accompagner le fromage, il est bon de se demander si le fromage en question n’est pas qu’un simple prétexte. Buvons-nous pour le goût de l’alcool ou pour la sensation d’apaisement qu’il nous procure ?Les deux ? Pas toujours. En effet, rendons-nous dans un supermarché et jetons un œil sur les prix du vin. Une bouteille buvable excède souvent les trois euros, et encore. Il semble évident que le vin quotidien de la classe moyenne est plus proche d’une piquette que d’un Château-Margaux. Le vin quotidien ne se déguste pas, il finit par n’être qu’une routine, le goût perd de son importance : c’est le début de l’alcoolisme «  traditionnel ».

Halte là ! Rien de scandaleux dans ce comportement ! Je ne remets pas en cause ces coutumes ! Je ferais tout pour les défendre ! De façon générale, il n’y a pas de conséquences véritablement néfastes sur la santé de ces consommateurs d’alcool. Je demande simplement une prise de conscience, cette dépendance ne doit pas être un tabou car c’est ainsi qu’elle devient dangereuse.  Car il existe, en France, une certaine banalisation de l’alcool, une insouciance, un manque de méfiance face à ce type de boisson. Et peut-être un manque d’éducation.

Et pourtant, j’entends un peu partout des mamans et des papas inquiets s’offusquant dans les repas de famille : « c’est incroyable, les jeunes et l’alcool, aujourd’hui ». Les jeunes : voilà justement les victimes principales de l’alcoolisme « traditionnel ».

Selon l’OMS, 9% des décès mondiaux chez les 15-29 ans sont liés à l’alcool. Il n’aura échappé à personne que la consommation d’alcool chez les jeunes est de plus en plus inquiétante. La fameuse « première cuite » survient de façon très précoce dans certains cas : le spectacle peu réjouissant d’un gosse de treize ans nageant dans le brouillard éthylique n’est plus si rare. Ainsi, en France,  72% des enfants de treize ans disent avoir déjà bu de l’alcool et près de 60% des adolescents de 17 ans ont déjà été ivres (ESPAD 2009, IREB 2010, OFDT 2008) ; et ce phénomène se constate tant chez les populations défavorisées que dans les beaux quartiers où le désœuvrement a aussi sa place.

La banalisation de l’alcool par les parents est une des causes de cette évolution. En effet, les « ne bois pas trop » ou « ne fais pas trop le fou » ne sont que de vagues recommandations que l’on peut traduire par : « on sait que tu vas boire de l’alcool, d’accord, mais ne finis pas dans le coma ». Est-ce vraiment efficace ? Les parents, pris dans leur alcoolisme « traditionnel » mais ignorant leur propre dépendance, ne peuvent enseigner à leurs enfants une bonne façon d’aborder l’alcool. Les ados qui sombrent dans le coma ne sont pas idiots, mais ils manquent de prudence envers ce produit si courant à la maison. Ils ne savent pas, par ailleurs, les risques très importants de dépendance qu’il engendre. L’alcool n’est aujourd’hui pas considéré comme une drogue, et c’est une erreur. La dépendance psychique survient très rapidement car elle est « autorisée », répandue et fait partie intégrante du patrimoine culturel. Mais entre l’alcoolisme « traditionnel » et l’alcoolisme tel que le définit l’OMS, la distance n’est pas si grande.

Il nous faut donc enfin admettre l’existence de cette dépendance courante à l’alcool. Toute personne buvant du vin à chaque repas ou une bière tous les soirs doit prendre conscience de son léger alcoolisme afin de mieux le gérer, de mieux le contrôler et surtout d’inculquer à ses enfants une grande méfiance. L’alcool ne doit pas se consommer qu’avec modération mais aussi en connaissance de cause. La crainte de la dépendance doit être clairement exprimée, les campagnes de sensibilisation sont inefficaces si elles ne font que cibler les jeunes, et si elles n’insistent que sur la modération. C’est le cas en France. Une autre approche de l’alcool est nécessaire : Aimons-le, mais craignons-le. 

L’alcool est une drogue consommée, cuisinée, primée, médiatisée ; une drogue noble, une drogue que nous aimons, une drogue qu’il faut parfois défendre, une drogue qui réchauffe, une drogue qui exalte, une drogue de fête ou de réconfort, une drogue qui inspire, une drogue bénéfique, une drogue magnifique.

Mais une drogue, avant tout.