Le cannabis thérapeutique vu par les patients maltais

Depuis le mois de juillet 2018, les produits thérapeutiques à base de cannabis ont été autorisés aux  maltais munis d'une ordonnance médicale, au tarif de 17€ le gramme. Actuellement, deux pharmacies locales fournissent trois types différents de produits thérapeutiques à base de cannabis fortement concentrés en THC. Afin d'avoir un aperçu plus clair de la situation sur place, TalkingDrugs a fait appel à un praticien local ainsi qu'à cinq patients maltais.

 

Les pouvoirs locaux, dont l'Autorité de contrôle des médicaments maltaise, ont reconnu l'efficacité de cette nouvelle approche du cannabis thérapeutique. Néanmoins, plusieurs médias se sont fait l'écho d'un certain nombre de différences dans le traitement des patients, qui combinées aux barrières structurelles, font de l'accès au cannabis thérapeutique un processus bureaucratique long et fastidieux.

Andrew Agius, médecin généraliste spécialisé dans les douleurs chroniques, s'est montré déterminant dans le processus d'introduction du cannabis thérapeutique à Malte, et s'est en ce-sens réjoui des réformes permettant aux médecins de prescrire la substance. Interrogé par TalkingDrugs, il fait part pourtant de son anxiété quand au mode opératoire et aux restrictions appliqués par le système actuel.

M. Agius a déploré que les règles encadrant la prescription et l'accès au cannabis thérapeutique demeurent plus strictes que celles liées aux médicaments à base d'opiacés, dont la morphine. Une de ses critiques principales est adressée aux règles rigides entourant la prescription de produits à base de cannabis, qui entrent en contradiction avec les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé, laquelle a reconnu comme nul le risque de mauvais usages des produits thérapeutiques à base de cannabis.

L'approche de Malte quand au cannabis thérapeutique demeure répressive sur d'autres aspects. Les médecins sont notamment tenus d'informer le commissaire de police qu'un de leur patient consomme du cannabis. Suivant les exigences de la Réglementation Automobile de Malte, la police est tenue d'empêcher les consommateurs de conduire, et de leur retirer le permis de conduire. M.Agius insiste sur le fait que ces mesures ne sont pas appliquées à l'usage d'autres médications susceptibles d'avoir un effet négatif sur la conduite, comme les anti-douleurs.

Bien que la possibilité pour les médecins maltais de prescrire du cannabis soit une avancée indéniable, Andrew Agius rappelle à quel point il est essentiel que les professionnels de santé soient mieux formés aux usages de la substance.

Les personnes suivant des traitements interrogées par TalkingDrugs ont reçu très positivement l'introduction du cannabis thérapeutique à Malte, et ont exprimé l'importance de la substance dans leur processus personnel de gestion de la douleur et de réintégration à leur vie de famille et à la vie en société. Elles ont également convenu de l'incompatibilité entre la consommation de cannabis fortement concentrée en THC et les activités requérant une attention accrue, comme la conduite ou l'utilisation de machines. Elles insistent toutefois sur une réduction des risques qui passerait davantage par l'éducation et la responsabilisation des usagers que par des mesures répressives comme le retrait de permis, susceptibles d'avoir un impact négatif réel sur la vie des usagers. Les consommateurs de cannabis thérapeutiques interrogés ont également déploré le manque de variété dans les produits proposés, les prix élevés, et le manque général d'informations factuelles sur le sujet.

Mme S. (enseignante de 49 ans, atteinte de fibromyalgie) n'a pas caché sa frustration quand au fait qu'aucun médecin ne lui avait jusqu'ici préconisé l'usage du cannabis, et reconnaît s'être senti floué par le dispositif juridique en place, lequel continue ponctuellement de considérer comme criminelle la consommation de ce type de médication. Elle ajoute qu'avant d'avoir accès au cannabis thérapeutique, elle se sentait comme un mannequin en bois, contrainte de lutter au quotidien. Aujourd'hui, elle peut mener une vie active et épanouie.

Mme H. (auto-entrepreneuse de 36 ans, également atteinte de fibromyalgie) partage son avis, et met l'accent sur la nécessité urgente d'informer les patients davantage et de former les médecins et les pharmaciens. En outre, elle regrette que le nombre de variétés disponibles soit si limité, et que les prix soient à ce point élevés à Malte comparés à d'autres pays ayant autorisé l'usage du cannabis thérapeutique.

Pour Mme N. (chef de 31 ans, souffrant de douleurs chroniques), le fastidieux processus permettant l'obtention de cannabis thérapeutique, auquel s'ajoute les tarifs élevés, continue d'affecter son bien-être. Elle souligne la nécessité d'une approche éducative avancée quand aux différentes propriétés du cannabis thérapeutique, et l'importance de changer la perception qu'une partie de la société entretient vis-à-vis des consommateurs.

Mme D. (chef de 30 ans, qui combat aujourd'hui un cancer de stade 4) s'est quand à elle montré perplexe face à la facilité des médecins à prescrire de forte doses de morphine, alors même qu'elle n'a toujours pas pu recevoir d'autorisation de consommer du cannabis thérapeutique Elle rappelle que l'utilisation de la morphine comporte de nombreux risques, et espère que les médecins reconnaîtront la pertinence de coupler un traitement contre le cancer à l'usage du cannabis thérapeutique.

Mr G. (serveur à la retraite de 59 ans, souffrant d'asthme et de fibromyalgie), également consommateur de cannabis thérapeutique, met quand à lui en avant l'ignorance de l'Autorité de contrôle des médicaments quand aux propriétés du cannabis, et qui devrait selon lui s'abstenir de douter des analyses des médecins. Il insiste sur la nécessité pour les patients d'avoir accès à un panel plus diversifié, et d'être autorisé à cultiver quelques pousses dans un but thérapeutique.

Tout en reconnaissant qu'il ne s'agit que des premiers efforts d'un pays prenant lentement mais sûrement la voie d'une société plus juste et inclusive, il demeure impératif de rester concentré les intérêts et le bien-être des patients. Les échanges avec les personnes affectées révèlent le besoin  d'un dialogue entre les patients et les autorités locales, lesquelles doivent pouvoir fournir aux usagers un espace sécurisé, où leurs inquiétudes et leurs interrogations sur les réglementations entourant le cannabis thérapeutique pourront être entendues.

 

*Karen Mamo est Maltaise. Diplômée d'un Master en Résolution de conflits et sécurité en Méditerranée, elle entretient un intérêt poussé pour les questions relatives aux politiques liées aux drogues.