Le Conte des Deux Guerres

Alors que des enfants et des adolescents prennent d'assaut la rue, qu'une jeune femme de 16 ans se voit nominée pour le Prix Nobel de la Paix, et que les mouvements d'insuréction internationaux se multiplient, il apparaît que la ‘snowflake generation’  (NDT : « génération flocon de neige », désignation péjorative utilisé par leurs détracteurs pour désigner les jeunes engagés politiquement) se transforme rapidement en avalanche.

Après des années de croissance timide, il semble aujourd'hui que le mouvement contre le changement climatique, rassemblé autour de la bannière verte, prend enfin son envol. Alarmé, le monde scientifique parle désormais d'une « apocalypse des insectes », de phénomènes d'extinctions de masse, et d'un « risque existentiel majeur » pour la vie sur Terre. Partout dans le monde, jeunes et moins jeunes se rassemblent dans la lutte pour les « 12 années déterminantes ». La « guerre menée contre l'environnement » peut sembler éloignée dans ses aspérités de la guerre anti-drogues ; il apparaît pourtant que les deux conflits s’opèrent sur le même champ de bataille. Ces deux « guerres » ne sont pas seulement liées par les circonstances ; et il apparaît clair aujourd'hui que la fin de la guerre anti-drogues représenterait un pas important dans la réconciliation des hommes avec notre planète.

« L'argent » s'impose immédiatement comme le lien le plus évident et le plus concret rassemblant le conflit en cours lié à l'environnement et celui lié à la drogue. Depuis sa mise en place, la guerre anti-drogue a coûté des milliards de dollars, pour des retombées économiques nulles. En Grande-Bretagne, le budget alloué à la guerre anti-drogues atteint environ 0,5% du PIB, tandis qu'aux États-Unis, le coût de la politique mise en place depuis 1972 est estimé à plus d'un billion de dollars. Dépensé ainsi, cet argent fait défaut à l'économie globale, et notamment à la recherche urgente de solutions quand aux désastres climatiques présents et futurs. Les recherches récentes estiment qu'une transition complète vers une économie mondiale « verte » représenterait un coût d'environ 30 billions de dollars ; en ce-sens, il n'est pas trop tôt pour commencer à opérer de substantielles économies.

Non seulement la guerre anti-drogues représente un coût matériel important pour l'économie mondiale, mais de nombreux crimes environnementaux ont été commis en son nom. La lutte menée par les États contre l'offre et la production a laissé derrière elle des blessures indélébiles, pour la plupart invisibles et inconnues du public. La fumigation aérienne menée par le gouvernement colombien - et financée par les Etats-Unis, la destruction de la forêt amazonienne par les cartels exploitants la Coca, l'introduction d'herbicides dans les champs de pavot, et le rejet dans la nature de produits chimiques liés à la production de produits stupéfiants, sont autant d'exemples mettant en lumière l'impact direct de la guerre anti-drogues sur l'environnement.

La guerre anti-drogues et la crise environnementale sont également liées par des biais plus subtils. Beaucoup défendent la thèse voulant que la criminalisation des substances psychoactives est liée  aux états de conscience spécifiques qu'elles induisent. Les drogues admises socialement apparaissent comme des stimulants légers, là où les substances susceptibles d'interagir sur la capacité d'empathie ou l'imaginaire sont formellement bannies et stigmatisées. Des recherches scientifiques ont mis en lumière le lien cognitif fort entre la capacité d'empathie et la conscience environnementale, mais également, de façon plus surprenante, la relation entre conscience environnementale et expérience psychédélique. Les personnes consommatrices de produits aux effets psychédéliques seraient ainsi plus susceptibles de se sentir connectées à la planète, et de vouloir vivre en conséquence. On peut ainsi penser que l'un des effets insidieux de la criminalisation globale des produits stupéfiants s'incarne dans la volonté d'interdire et punir la consommation de substances à même d'encourager des comportements et des points de vus favorables à une conscience environnementale élargie et renforcée.

Il faudra mener de nombreuses batailles pour faire de notre monde un monde meilleur. Mais les réponses à une guerre sont souvent également les réponses à une autre. A travers le monde, des avancées importantes s'interposent contre les dommages causés par la guerre anti-drogues. Dans le même temps, le mouvement environnementaliste connaît une véritable renaissance. Le gaspillage des ressources, la destruction de notre environnement immédiat, et la répression des consciences, sont autant de conséquences de la guerre mondiale contre les produits stupéfiants, lesquelles sont en lien étroit avec la crise environnementale, sans doutes la crise la plus urgente que l'humanité ait à affronter aujourd'hui.

Le mouvement pour mettre fin à la guerre anti-drogues et le mouvement environnementaliste sont les deux faces d'une même pièce ; en les rassemblant, la possibilité d'en finir avec les deux – et de sauver la planète et les hommes - s'ouvre à nous.