Les défis posées aux usagères des drogues dans les zones de conflit ukrainiennes : entretien avec Sveta Moroz

Sveta Moroz

Sveta Moroz est la fondatrice et la présidente du Conseil d'administration de l'organisation Club Svitanok, localisée dans l'oblast de Donetsk, province orientale d'Ukraine confrontée depuis 2014 à des conflits armés – et à une occupation partielle du territoire par la Russie. En plus de constituer une aide substantielle directe pour les personnes usagères des drogues ou en position de fragilité, Club Svitanok mène des recherches visant à mettre en lumière les combats spécifiques menés par les femmes usagères des drogues dans la région.

 

TalkingDrugs : Pouvez-vous nous expliquer le travail effectué par Club Svitanok, et comment à débuté votre investissement dans l'organisation ?

Sveta Moroz : Club Svitanok a été mis en place en Ukraine en 2002, en tant que groupe d'entraide pour les usagers des drogues porteurs du VIH. Nous nous sommes par la suite déclarés comme collectif à but non-lucratif, en tant qu'ONG officielle. Depuis lors, le club a mis en place dans l'oblast de Donesk de nombreuses opérations de prévention quand au VIH, des programmes de remplacement de seringues, du soutien volontaire et professionnel, de l'aide à la personne à domicile, en même temps qu'un travail au long cours de défense des droits des personnes vivant avec le VIH – ou d'autres personnes fragilisées socialement.

En 2010, Club Svitanok a reçu le Prix Red Ribbon, décerné par le Programme de développement des Nations Unies et UNAIDS, et qui récompense notre engagement moteur pour l'accompagnement des personnes vivant avec le VIH, y compris les orphelins et les enfants les plus vulnérables. 

 

TD : Quelle influence a eu le conflit sur les défis rencontrés par les femmes usagères des drogues dans les zones occupées et exposées aux conflits, en Ukraine ?

SM : Le conflit armé a aggravé les risques de violences sexuelles, corporelles et économiques auxquelles sont exposées les femmes usagères des drogues. Cela a également eu un impact négatif notable sur les possibilités d'accès de ces femmes aux soins élémentaires, y compris les traitements liés au VIH et les programmes de substitution aux opioïdes.

Du fait des conflits, de nombreuses usagères ont été contraintes de partir dans d'autres régions d'Ukraine, mais ont fini par revenir face à l'impossibilité de se loger ou de trouver un emploi – des défis rendus plus difficiles encore par les stigmates et la discrimination.

Les femmes usagères des drogues constituent un groupe social invisible pour la plupart des missions menées par l'ONU et les organisations de défense des droits humains à l’œuvre dans la zone de conflit. De nombreuses femmes sont également des survivantes de la torture, et ont besoin de services de soin spécialisés – un soutien à la fois psychologique et psychothérapeutique – mais rien de tout ça n'est accessible actuellement. Personne ne les accompagne dans la gestion de ces épisodes traumatiques, liés à l'expérience de la torture ou d'autres violences.

 

TD : Quelles sont les témoignages les plus surprenants auxquels vous ayez été confronté lors de vos entretiens avec les usagères des drogues des zones d'Ukraine touchées par les conflits ?

SM : Nous avons interrogé 150 femmes usagères des drogues en Ukraine. Le résultat de ces recherches n'était pas surprenant en soi, mais certains témoignages étaient particulièrement choquants et frustrants, nous faisant réaliser à quel point la route était encore longue.

Plus de la moitié des femmes interrogées était sans-emploi, et près de la moitié n'avait pas assez d'argent pour s'alimenter. Un cinquième avait eu un rapport sexuel contre de l'argent, des drogues ou de la nourriture dans la semaine passée. Parmi les femmes impliquées dans le travail du sexe, les deux-tiers ont déclaré avoir été forcées à prodiguer des services d'ordre sexuel, dont quatre d'entre elles par la police. En tout, huit femmes parmi les personnes interrogées ont déclaré avoir prodigué des services sexuels à des personnes travaillant dans la police, et six à des militaires.

Plus de la moitié des femmes que nous avons interrogé n'a jamais reçu de traitement pour leur consommation de produits stupéfiants, et une sur huit s'est vu refuser un traitement du fait de son usage des drogues. Parmi celles conscientes de souffrir d'une hépatite C, 92% n'avait jamais été traité. Alors qu'une femme interrogée sur trois a déjà vécu une overdose due aux opioïdes, seulement une sur 25 avait eu accès à du naloxone durant l'année passée. Un quart des personnes suivant un programme de substitution aux opioïdes a dû l'interrompre à cause des conflits.

Malgré le nombre important de femmes ayant subis des violences sexuelles et physiques, aucune d'entre elles n'a jamais reçu l'aide d'un centre spécialisé pour femme, ou même demandé à être reçu ou/et accompagné.

 

TD : Comment les stéréotypes de genre impactent-ils le traitement des femmes usagères des drogues en Ukraine ?

SM : La stigmatisation constitue l'une des barrières principales à l’accès des usagères des drogues aux services médicaux et sociaux prodigués par l'état. Cela inclut les soins obstétricaux et gynécologiques. La stigmatisation individuelle et la non-conformité vis-à-vis des stérotypes de genre et de l'image de la « bonne mère » affecte les relations avec les autres membres de la famille, y compris les enfants, ce qui a pour effet de renforcer l'isolement social de ces femmes. Dans certains cas, elles vont jusqu'à tolérer la violence genrée exercée à leur encontre.

Les femmes que nous avons interrogé sont souvent sans-abri. Beaucoup se reposent sur d'autres membres de leurs familles, ce qui les rend vulnérable en cas de violence conjugale. Elles vivent maintenant dans une pauvreté extrême, et n'ont tout simplement pas l'argent nécessaire pour payer leur loyer. Suivre un traitement et prendre soin de sa santé n'est pas la priorité quand l'accès aux besoins élémentaires de l'existence est compromis.

 

TD : Quelle serait votre chanson favorite ?

SM: Kukushka, par Viktor Tsoi.