Pourquoi nous devons dépasser la « réduction des risques »

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Je déambulais dans les limites du parc, constatant le rassemblement de jeunes fêtards en liesse. Un son familier, proche du gospel et dominé par le son de l'orgue, résonnait en fond. Je ne pouvais pas le nommer, je ne pouvais pas l'ignorer non plus. Mon attention a toutefois été détournée par l'un des bénévoles de The Loop. Très enthousiaste, ce gentil personnage m'expliquait les services de réduction des risques qu'ils proposaient dans le cadre du festival.

Son énorme moustache et ses cheveux en brosse faisaient naître dans mon esprit des images de soldats confédérés, de drapeaux, de monuments, la totale. Pour un noir du sud, pas une bonne première impression. J'avais néanmoins conscience que c'était mon problème, pas le sien, et j'ai fait de mon mieux pour faire abstraction de sa pilosité faciale.

J'ai regardé sa tenue. Ordinaire – des lunettes à monture rouge, un t-shirt tie-dye, et un short -, elle détonait de sa coupe de cheveux. Avec l'idée de lui rendre la gentillesse et le respect qu'il m'avait présenté, j'ai cherché à l'écouter plus attentivement. 

« La réduction des risques » n'englobe pas la complexité associée à l'amour, à la guerre ou à l'usage des drogues.

Ce n'était pas chose aisée, « Love and Happiness » le classique d'Al Green de 1972 rugissait des enceintes. « Something that can make you do wrong, make you do right », chantait Green avec toute la tristesse du monde, combinée à l'ivresse de celui qui croit avec conviction. Son interprétation remarquable de l'angoisse et de la joie entremêlées qui découlent du sentiment amoureux, m'a fait le même effet qu'une amphétamine. 

J'ai pensé au concept de réduction des risques. Celui-ci n'englobe pas la complexité qui accompagne des activités d'adultes comme l'amour, la guerre, ou l'usage des drogues. Au lieu de ça, il nous mobilise autour des risques liés aux drogues. Et le lien entre ces risques et l'usage des drogues est répété et renforcé par notre langage et notre discours. Ce lien minimise à son tour les souvenirs, les conversations, les sensations et les réflexions à propos des drogues et des personnes associées. Peut être même relègue-t-il les usagers des drogues à un statut inférieur. Seul un imbécile s'investirait dans une activité systématiquement liée à de la souffrance et à des risques, comme le sous-entend la terminologie. 

A cet instant, à écouter le témoignage d'Al Green aux côtés de mon hôte moustachu, il apparaissait clair que l'appellation réduction des risques [ndt : le terme anglais correspondant à la locution  « réduction des risques » est « harm reduction », que l'on pourrait traduire par « réduction des dégâts/des souffrances »] devait disparaître. Elle avait fait son temps. Nous avions besoin d'un nouveau terme, d'un nouveau langage, parce que le langage définit notre façon de penser et de nous  comporter. Nous devions repenser l'usage des drogues et nos comportements de façon plus nuancée. Nous devions mettre fin à cette mascarade et arrêter de faire comme si les drogues étaient inévitablement – et uniquement – génératrices d'effets indésirables. 

Je me demandais quel terme ou quelle phrase j'aurais pu utiliser en guise de remplacement. Rien ne me venait. Mais je savais que cette nouvelle version devait être pluridimensionnelle. Elle devait être suffisamment flexible pour englober la myriade d'effets associés aux produits stupéfiants, qu'ils soient bons, mauvais ou neutres. Et tout comme la chanson « Love and Happiness », elle devait restituer la réalité de problématiques complexes, parfois même contradictoires. 

« Health and happiness » [« La santé et le bonheur »]  me vint à l'esprit.

« Health and happiness » [« La santé et le bonheur »]  me vint à l'esprit. Ça me plaisait bien. Ça évoquait « love and happiness », tout en mettant l'emphase sur la notion de santé, de façon à ce que le terme puisse être appliqué à d'autres activités. 

Par exemple, voyager en voiture représente une prise de risques pour la santé d'un individu, en même temps qu'un certain nombre d'avantages pour ce dernier. Mettre sa ceinture, penser à changer les pneus et à vérifier l'état des freins et des essuie-glaces : tout cela représente un ensemble de stratégies inscrites dans le concept de « health and happiness ». Se réserver huit heures de sommeil après un usage appuyé de produits stimulants participe d'une logique similaire. 

L'expression health and happiness me rappelle les nobles idéaux inscrits dans notre Déclaration d'Indépendance. Les signataires y déclarent sans équivoque que le droit à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur constituent nos droits inaliénables. Pour moi et pour des millions d'américains, il apparait que certaines substances nous permettent de nous rapprocher de ses objectifs, au moins temporairement.

Je dois reconnaître que je n'ai pas l'autorité nécessaire pour transformer une expression idiomatique associée à tout un champ de recherche et d'activisme, dans lequel de nombreux experts ont investi un savoir et une énergie conséquente, et ce bien avant que je ne prenne conscience de toutes ces questions. Je n'ai pas cette prétention. Et pour être honnête, je ne crois pas que nous ayons besoin d'un terme spécifique pour la réduction des risques. Nous avons déjà des concepts satisfaisants, comme le bon sens, la prévention, ou l'éducation. L'emploi de l'un ou l'autre terme m'est plutôt égal, du moment que l'usage des drogues n'est pas cantonné à la seule prise de risque ou conséquence négative qu'il pourrait impliquer, et que la dimension positive de l'expérience est reconnue pour ce qu'elle est. 

 

Opioïdes : une crise de la collecte et de l'analyse des données 

 

Malheureusement, un simple changement de terminologie ne sera pas d'une grande aide face aux titres sensationnalistes des médias, lesquels participent à imposer une vision du monde où la  que la mort serait la seule issue de l'usage des drogues. La couverture de la crise des opioïdes va dans ce sens : « Selon l'ONU, les opioïdes seraient responsables des deux tiers des morts par overdose dans le monde en 2017 » était le titre d'un article sur la question. Le titre renvoyait à la conclusion de l'auteur.

Vraiment ? Permettez-moi d'en douter. Je ne suis pas en train de prétendre que les morts des suites d'une overdose n'existent pas, cela relèverait du pur mensonge. Je ne minimise pas non plus l'importance que cette problématique représente pour nous, en tant que société. Je pointe simplement du doigt la complexité des causes conduisant à des décès associés à l'usage de drogues, beaucoup plus ambiguës et difficiles que les raccourcis médiatiques ne le laissent penser.

Aux États-Unis, les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention (CDC), collectent les certificats de décès contenant les causes de la mort. Ces certificats sont remplis par des milliers de personnes différentes à travers le pays. Chaque état a ses propres standards et ses propres exigences quand aux enquêtes chargées de déterminer les causes du décès d'un individu. Ainsi, les professionnels chargés de cette mission différent pour beaucoup dans leur savoir-faire et leur expérience. Certains sont médecins légistes agréés, d'autres n'ont pas besoin de témoigner d'une formation médicale appropriée pour exercer (exceptions faites de l'Arkansas, du Kansas, du Minnesota et de l'Ohio). 

N'importe quel citoyen admissible peut devenir légiste, sans prise en compte de ses connaissances réelles – ou de l'absence de celles-ci.

En général, le médecin légiste est mandaté par un chef de service médical, les « simples » légistes sont élus par un collège d'électeurs. Ainsi, n'importe quel citoyen admissible peut devenir légiste, sans prise en compte de ses connaissances réelles – ou de l'absence de celles-ci -, et sans expérience particulière quant aux enquêtes sur les causes de décès. Encore plus absurde est le fait que la plupart des états des États-Unis ont recours à ce type de légistes. Ces différents standards sont ainsi vecteurs de variations importantes d'un état à l'autre, dans la collecte et l'analyse des données liées aux causes de décès, dont les overdoses. 

A ce dysfonctionnement systémique s'ajoute la multiplicité des facteurs liés aux morts par overdose. Dans la plupart des cas, plus d'une substance est trouvée dans le corps de la personne décédée, dans des proportions le plus souvent indéterminées. 

Ainsi, il apparaît difficile, voire impossible, de mettre en cause une substance unique dans l'origine d'un décès, dans la mesure où démontrer la létalité d'une drogue isolée par sa proportion dans le sang demeure impossible. Lorsque les autorités ou les journalistes font état d'un décès associé directement à la prise de telle ou telle substance précise, il importe de toujours demander à combien s'élevait sa concentration dans le corps de la victime, et à quelles autres substances elle a pu être associée.

 

La version originale de cette article a été publiée par Filter, un magazine en ligne consacré à l'usage des drogues, aux politiques associées ainsi qu'aux droits humains, à travers le prise de la réduction des risques. Vous pouvez les suivre sur  Facebook, Twitter, ou vous abonner à leur newsletter.

La version originale de cet article est extraite de DRUG USE FOR GROWN-UPS: Chasing Liberty in the Land of Fear, par Dr. Carl L.Hart. Copyright @ Dr. Carl L. Hart, 2021. Publié en accord avec Penguin Press, membre de Penguin Random House LLC.

* Dr. Hart est professeur dans les départements de psychologie et psychiatrie de l'Université Columbia, et chercheur au New York State Psychiatric Institute. Il a publié de nombreux articles scientifiques en rapport à la neuropsychopharmacologie, et a co-écrit l'ouvrage « Drugs, Society and Human Behavior » avec Charles Ksir. Son livre « High Price » a reçu le PEN/E.O. Wilson Literary Science Writing Award en 2014.