Entretien avec Eka Iakobishvili de International Harm Reduction

Eka Iakobishvili est une analyste des droits de l’homme à International Harm Reduction. Son travail se concentre sur la réduction des méfaits et des droits de l'homme dans les prisons et les lieux de détention, et les questions connexes de la justice pénale en Europe et d'Asie centrale.

L'objectif principal de la discussion était le rapport récemment publié par International Harm Reduction concernant le taux d'incarcération des femmes en Europe. Le rapport était aussi un point de départ pour discuter autour d’autres questions pertinentes, y compris l'inégalité entre les sexes, le cadre politique sur les drogues et la justice pénale.

L'augmentation alarmante du nombre de femmes dans les prisons européennes

Selon le rapport IHR, le nombre de femmes incarcérées à travers l'Europe est extrêmement élevé. La majorité des femmes se trouve derrière les barreaux en raison de délits liés aux drogues. Mais pourquoi ? Pourquoi les femmes sont la cible de l'arrestation et de la détention et que se cache t-il derrière cette incarcération massive ? Chaque pays englobe des dynamiques  et des politiques sur les drogues différentes. Chaque pays est défini par un contexte historique et social différent, par conséquent, chacun devrait être traité différemment. Elle a donné des exemples de pays de transit, tels que le Tadjikistan, l'Ukraine, qui disposent d'une politique sur les drogues extrêmement stricte. Alors que le taux des femmes incarcérées au Portugal semblait assez élevé dans les conclusions du rapport (47%) Eka a souligné qu’en réalité, il a diminué, passant de 70% à 47% !

Les infractions pour lesquelles les femmes sont pour la plupart condamnées en Europe semblent être assujetties à des infractions  non violentes liées à la drogue, mais que les seuils pour la possession varient d'un pays à l'autre, toujours selon la tradition des groupes d'âge et le contexte spécifique du pays.

L'idée du contexte spécifique à chaque pays a conduit à ma prochaine question qui était sur le rôle des femmes dans le trafic de drogue. Pour être plus précise, j'étais curieuse de connaître la hiérarchie dans le rôle des femmes dans le commerce de la drogue. « Les femmes occupent des rôles différents dans le commerce de la drogue selon le contexte », a déclaré Eka. Elle fait référence aux femmes de milieux extrêmement pauvres qui ont recours aux drogues afin d'aider leurs familles à survivre. Elle ajoute : « Au Portugal, il y a des niveaux de générations de femmes en prison : les grands-mères, filles, petits-enfants ... Vous voyez trois générations en prison pour le même type de crime ». D'autres pays comme en Géorgie, les femmes sont incarcérées pour consommation personnelle : « [en Géorgie] J'ai des cas où les femmes purgent des peines de 17 ans, juste pour l'usage de drogues et je pense que c'est une question très sérieuse. En Géorgie, il n'y a pas de seuil pour estimer une consommation personnelle pour certaines drogues telle que l'héroïne ... Ce n'est pas seulement sur la justice pénale, ou les politiques des drogues ou des droits de l'homme. Je pense que la question est beaucoup plus large. »

L'incarcération des femmes et l'inégalité entre les sexes

Nous abordons maintenant la question de l'inégalité des sexes : « Les femmes vont en prison pour des délits mineurs et pour lesquels les hommes n’y vont jamais. Elles sont plus sévèrement punies que les hommes car, en plus de la peine qu'elles reçoivent, elles font également souvent l'objet d'interdiction de leurs droits parentaux, en tenant loin d’elles leurs enfants, les stigmatisant et faisant de la discrimination sociale ... Les femmes sont les personnes les plus stigmatisées ».

En ce qui concerne les liens entre la violence sexuelle et la consommation de drogues, elle a noté que : « Nous avons eu des liens entre la violence sexuelle et l'usage de drogues, nous avons aussi des liens étroits entre la violence domestique et la consommation de drogues (dans lesquels les femmes ont tendance à représenter des parties hautes). Puisque les femmes sont beaucoup plus stigmatisées que les hommes (consommateurs de drogues), pour elles, la consommation de drogues est souvent considérée comme un sujet tabou. « Chaque fois que quelque chose se passe, les femmes ne vont pas à la police ... Ils ont peur de la violence ! Si elles vont à la police et font l’objet d’un rapport, lorsqu’elles vont rentrer chez elles, elles seront battues. De plus, si elles sont dépendantes de la drogue, elles n'iront jamais à la « police » ».

La peur est toujours présente pour les femmes, parce qu’elles sont la plupart du temps sous l'influence de la drogue de par l'aide des partenaires masculins. Et si vous ajoutez l'approche punitive et l’intolérance générale de la police envers les consommateurs de drogues alors vous avez la pire combinaison : l'inégalité des sexes et une incarcération massive et inhumaine des consommateurs de drogues. Dans le cas des femmes, comme dit Eka, il y a une charge supplémentaire : les femmes sont toujours jugées pour des motifs moraux et moins tolérants que les hommes.

Alors, comment pouvons-nous appliquer l'égalité de traitement entre les hommes et les femmes toxicomanes ? Comment doit être conçue l'égalité en termes de politiques ? Eka avait une vision claire de l'égalité dans sa réponse quand je lui ai demandé si les politiques actuelles sur les drogues en Europe avaient tendance à négliger les vulnérabilités liées au sexe : « L'égalité ne signifie pas l'égalité de traitement. L'égalité signifie répondre aux différents besoins des individus sans distinction. Chaque individu mérite un traitement qu'elle ou il a besoin. Nous avons un traitement spécifique pour les femmes, les enfants et les personnes âgées, parce qu'elles ont des besoins spécifiques ». Ainsi, l'égalité veut dire : s’adapter aux besoins des individus.

 Politiques sur les drogues et la réforme des peines

Le rapport rend évident le fait que le système de justice pénale et les politiques sur les drogues, que de nombreux pays européens approuvent, sont inefficaces et destructrices pour leurs citoyens et condamnent injustement les consommateurs de drogue et en particulier les femmes dont la vie est insupportable en prison. Eka ajoute « Nous devrions, bien sûr, toujours prendre en considération les différentes dimensions des politiques sur les drogues dans chaque pays et comment ils affectent les droits des femmes dans un contexte spécifique ». La consommation personnelle  a été un facteur majeur pour l'incarcération des femmes dans de nombreux pays : « Les questions doivent être examinées d'une manière plus complète et la première étape devrait être la décriminalisation de l'usage et la possession pour la consommation personnelle ».

« La consommation de drogues ne peut pas être un crime, parce que c'est un état mental, et tend plus vers un problème de santé. Vous devez détacher le système pénal de la santé. Vous ne pouvez pas développer de justice pénale dans la santé. En tant que gouvernement, vous devez comprendre que votre système pénal ne devrait pas être élargi à l'éducation, au social et au système de santé ». 

Enfin, j’aborde le lien entre la guerre contre la drogue et l'incarcération massive des femmes. Est-il vrai que derrière la guerre contre la drogue, une stratégie que de nombreux pays ont mis en œuvre depuis des années maintenant, il y avait une autre motivation et que cette stratégie touchait des groupes particuliers de personnes ?  Eka a souligné que la guerre contre la drogue est injuste puisque les femmes sont plus punies que les hommes. « Elles peuvent « payer une amende plus élevée » dans certaines sociétés, simplement par le fait d’être mères (et les droits parentaux leurs sont instantanément retirés lorsqu'elles ont été arrêtées). 

Le monde, les politiques, les circonstances dans lesquelles nous vivons tous les jours pourraient être dominés par les hommes, mais, en tant que femmes, nous nous battons pour une certaine reconnaissance. Le temps est venu pour les femmes de s'exprimer, faire entendre leur voix et de vaincre leur pire ennemi, la peur.

Article of Stefania Morozini