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Qui survit à une overdose au Liban ?

Au Liban, la « guerre contre la drogue » est bel et bien d’actualité, avec des lois répressives en matière de stupéfiants, une approche axée sur la sécurité et la diabolisation des consommateurs fermement ancrées. 

Ce phénomène n'est pas inhabituel : partout dans le monde, on partage le rêve d'un « monde sans drogue », une idée qui justifie des dépenses massives en matière de maintien de l'ordre, d'armement et de produits chimiques pour éradiquer la drogue de la société, quel qu'en soit le prix.

Cet objectif est non seulement irréaliste, mais il a eu des conséquences dévastatrices : des taux de toxicomanie sans précédent, une expansion des activités criminelles organisées, la surpopulation carcérale, la dégradation de l’environnement, et bien plus encore. 

De ce fait, la question des drogues se situe dans un « no man's land discursif » – c'est un sujet dont nous savons tous qu'il existe, mais que nous ne pouvons aborder publiquement ou de manière critique.

Il est grand temps de repenser la manière dont la société gère les méfaits de la drogue. Partout dans le monde, de plus en plus de pays expérimentent la dépénalisation et la réglementation des drogues, s'attaquant ainsi à des décennies de lois racistes et classistes et investissant dans de meilleures politiques de santé et sociales.

C’est dans ce contexte que nous lançons une série mensuelle produite en collaboration entre ParlerDrogues et Porte-voixCe projet vise à mettre en lumière les débats actuels et les évolutions mondiales en matière de politique des drogues, en les reliant aux réalités libanaises. Il a pour objectif d'imaginer et de proposer des alternatives à la prohibition des drogues, en explorant des pistes novatrices pour aborder de manière critique l'un des secrets les mieux gardés de notre société.


À l'occasion de la Journée internationale de sensibilisation aux surdoses, nous nous souvenons de ceux qui nous ont quittés et nous nous demandons ce qui aurait pu être fait pour les maintenir en vie.

Imaginez que vous êtes assis avec un ami qui commence à être désorienté. Il transpire, tremble, a du mal à parler. Vous ne savez pas comment l'aider, et sa respiration devient de plus en plus difficile, de plus en plus laborieuse – jusqu'à ce qu'elle s'arrête brusquement. Il a perdu connaissance.

Vous savez qu'ils sont diabétiques, vous soupçonnez donc une hypoglycémie sévère, mais vous n'en êtes pas tout à fait certain. Vous pensez qu'un professionnel devrait intervenir et vous appelez donc une ambulance.

Il ne fait aucun doute qu'appeler une ambulance est sans danger. Votre ami est en situation d'urgence médicale ; la priorité est de le maintenir en vie. Les services d'urgence interviendront et lui apporteront une aide potentiellement vitale, sans poser de questions.

Imaginez maintenant que la substance utilisée – le sucre – soit illégale.

Imaginez qu'avant d'appeler l'ambulance, vous deviez vous demander si le fait de raconter ce qui s'est passé aux services d'urgence ne risque pas d'attirer la police. Imaginez que la personne en situation d'urgence puisse être traitée non seulement comme un patient, mais aussi comme un criminel.

Le scénario paraît absurde. Pourtant, pour les personnes qui consomment des drogues, notamment des opioïdes comme l'héroïne ou le tramadol, il ne s'agit pas d'une hypothèse : ces calculs sont bien réels. Au Liban, où la simple possession de drogue peut entraîner jusqu'à trois ans de prison, si une personne a besoin de soins médicaux suite à sa consommation, elle doit d'abord se demander si ses symptômes justifient de révéler son activité criminelle – ce qui pourrait se traduire par un interrogatoire poussé, une arrestation, voire pire. De ce fait, le plus souvent, les personnes concernées ne demandent de l'aide que lorsqu'il est trop tard ou que leur état est grave. 

Au Liban, le traitement d'une overdose n'est pas seulement une question médicale ; la criminalisation persistante des drogues dans notre société fait qu'il s'agit surtout d'un problème de criminalisation, de contrôle policier et de stigmatisation.

Une overdose est une urgence médicale qui peut être rapidement prise en charge grâce à un traitement adapté. Cependant, la survie d'une personne victime d'une overdose dépend souvent d'un facteur indépendant des médicaments : elle dépend principalement du sentiment de sécurité de la victime et de son entourage, et de leur volonté d'appeler à l'aide.

Les décès par surdose sont un échec politique, et non un échec moral.

Nous savons comment réagir médicalement face à une overdose ; des médicaments disponibles dans le monde entier permettent de contrer les surdoses en toute sécurité. Ce que nous avons moins envie d’affronter, ce sont les obstacles que nous avons érigés et qui nous empêchent de sauver des vies et d’assurer la sécurité des personnes victimes d’une overdose.

Chaque 31 août, le monde célèbre Journée internationale de sensibilisation aux surdoses (IOAD), une campagne mondiale qui commémore toutes les vies perdues à cause des surdoses de drogue, appelant à des mesures humaines pour prévenir les surdoses, réduire les méfaits de la consommation de drogue et assurer la sécurité et la vie des personnes.

Cette journée nous rappelle que, quelle que soit la raison pour laquelle les gens consomment des drogues au départ, ils s'exposent à des risques supplémentaires qui pourraient potentiellement leur être fatals et qui découlent de la criminalisation persistante des drogues.

Bien que la consommation de drogues présente des risques (indéniables) pour la santé, la criminalisation des drogues engendre d'autres méfaits exponentiellement : les drogues achetées sur les marchés illégaux sont généralement de puissance et/ou de composition inconnues, ce qui signifie qu'il est impossible d'être certain de ce qu'elles contiennent. Si ces risques sont moins graves pour certaines drogues comme le cannabis, pour d'autres substances comme l'héroïne, le tramadol, la cocaïne et autres, l'ignorance de la puissance du produit consommé peut s'avérer fatale. 

La criminalisation des drogues entraîne non seulement l'absence de réglementation des marchés et la consommation de produits non contrôlés par des consommateurs non avertis, mais aussi l'absence de mécanismes de sécurité pour protéger la population en cas d'incident. C'est particulièrement vrai pour le système de santé publique libanais, qui devrait, en principe, être accessible à tous, et non pas seulement aux personnes jugées dignes de soins.

Criminalisation et santé publique

La criminalisation des drogues crée un climat où la consommation de drogue est d'abord perçue comme un crime, et seulement ensuite comme un problème de santé. Cette distinction est cruciale en cas de surdose, lorsqu'une personne n'a pas le temps de se demander si elle a droit à des soins médicaux.

Au Liban, la circulaire 55/1 de 2006 stipule que les hôpitaux prenant en charge des « incidents médicaux causés par un tiers » (tels que des blessures par balle, des agressions à l'arme blanche et des accidents de la route) doivent faire appel aux Forces de sécurité intérieure. Cette disposition a été étendue à tort aux surdoses de drogue. Bien que l'État ait tenté de corriger cette interprétation par la publication de plusieurs circulaires, le fort taux de rotation du personnel, le manque de suivi de la mise en œuvre et stigmatisation sous-jacente par les professionnels de la santé Le fait de poursuivre les personnes qui consomment des drogues signifie que le risque d'intervention des forces de l'ordre reste bien réel.

Dès l'instant où une personne consomme des drogues et fait une overdose, elle sait qu'en cas de problème nécessitant des soins médicaux, elle risque l'arrestation, la mort, voire les deux. Dans les pays où l'usage de drogues est criminalisé, appeler une ambulance pour une overdose peut souvent entraîner l'intervention de la police. Ce phénomène existe également au-delà du Liban. Il existe des preuves mondiales La présence policière lors d'interventions médicales liées à la drogue peut constituer un obstacle sérieux pour les personnes qui cherchent de l'aide.

Une personne qui consomme des drogues ne perd pas son droit aux soins si elle en a besoin ; elle ne devrait pas mourir en situation d'urgence si elle a sciemment consommé une substance illégale. 

On ne se demande pas si une personne « méritait » son infarctus avant de la soigner. On ne remet pas non plus en question ses choix de vie avant de lui sauver la vie. Au Liban et ailleurs, nous soutenons des lois et des systèmes de contrôle des drogues qui distinguent les souffrances légitimes nécessitant une intervention, tandis que d'autres méritent d'être blâmées et punies. Les systèmes de santé ne devraient pas faire de distinction entre les personnes ; ils ont le devoir et la responsabilité de prendre soin de tous, quels que soient leurs choix. Or, dans le cas de la consommation de drogues, la criminalisation transforme la stigmatisation en un risque pour la santé publique, et non plus en une simple attitude sociale déplaisante.

En réalité, l'absence de protection juridique pour les personnes ayant recours aux services en cas d'urgence liée à la drogue les dissuade de demander de l'aide. Vous non plus, vous n'oseriez pas demander de l'aide si vous pensiez qu'une ambulance ou le personnel hospitalier pourrait entraîner une visite de la police.

 

Les progrès sont réels, mais fragiles.

Au Liban, des organisations de la société civile s'efforcent de garantir que les personnes se sentent suffisamment en sécurité pour demander de l'aide : certains hôpitaux sont considérés comme « sûrs » pour les usagers de drogues. Il s'agit d'hôpitaux publics et privés qui, conformément aux directives du ministère de la Santé publique, ne signalent pas les overdoses aux Forces de sécurité intérieure. Le nombre d'hôpitaux respectant cette directive fluctue cependant chaque année en fonction de l'évolution du personnel et de la sensibilisation aux politiques en vigueur. 

Un changement de politique peut également contribuer à sauver des vies, mais il exige de rompre avec les préjugés, la stigmatisation et les attitudes paternalistes envers les personnes consommant des drogues. Parmi les options possibles, le Liban pourrait mettre en œuvre des lois de type « bon samaritain » afin de protéger les personnes sollicitant une aide médicale contre les poursuites pénales. Par ailleurs, un accès plus large à la naloxone – un médicament vital qui neutralise les effets d'une surdose d'opioïdes et qui n'est actuellement distribué que par les centres de désintoxication à leurs usagers – constituerait une avancée majeure. Sa distribution aux communautés de consommateurs de drogues, ainsi qu'à leurs proches, permettrait de mieux préparer les personnes à réagir face aux surdoses sans solliciter le système de santé. L'accès à cet antidote devrait être universel et non conditionné par l'inscription à un programme de traitement. 

Mais ces changements ne font que retoucher superficiellement un système de contrôle des drogues fondamentalement défaillant, qui privilégie la punition à la prise en charge des personnes confrontées à des problèmes de santé et sociaux liés à la drogue.

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