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« Tous les trafiquants sont noirs ou arabes » : le racisme français dans la police du cannabis

En France, la question du racisme n'a jamais été au centre du discours des partisans de la réforme de la loi sur le cannabis. Le manque de connexion et d'engagement entre ces deux domaines est de plus en plus en contradiction avec les tensions raciales plus larges au sein de la société française, mais cela peut expliquer pourquoi il y a eu un tel retard dans la démocratisation des politiques en matière de drogue.

C'est pourquoi La proposition du Conseil économique, social et culturel (CESE) pour créer une commission temporaire sur le cannabis doit cibler et traiter le racisme chronique sous-jacent dans la police du cannabis en France.

Aujourd'hui, la question raciale occupe une place prépondérante et obsessionnelle dans les débats de la société française, qu'il s'agisse de religion, de sécurité, d'éducation, de mémoire coloniale et bien sûr d'immigration. La campagne présidentielle de 2022 a vu tous les partis de droite s'unir au Rassemblement national (RN) et à la Reconquête, des projets politiques qui n'ont cessé d'alimenter les débats contre l'immigration des populations africaines et maghrébines en France. Marine Le Pen, candidate RN, a obtenu 42% des voix au second tour face au président sortant Emmanuel Macron, remportant simultanément 89 sièges au Parlement.

Le trafic de drogue a été un message central pour RN, parallèlement à une préoccupation pour la croissance de l'islam politique. Ce discours, jugé radical il y a à peine une décennie, fait désormais partie du grand débat public, diffusé en continu sur les chaînes d'information malgré plusieurs plaintes pour incitation à la haine raciale.

Parallèlement à ce courant politique, on constate que le vent de la réforme du cannabis, ressenti à travers le monde, n'a pas soufflé sur la France. Les États-Unis, l'Amérique latine, le Canada expérimentent de plus en plus des modèles de régulation du cannabis. En Europe occidentale, il y a des progrès dans la dépénalisation, une étape progressive par rapport au modèle prohibitionniste de la guerre contre la drogue. Pourtant en France, la loi de 1970 qui punit la possession simple par l'incarcération reste en place, un obstacle apparemment insurmontable à la réforme. Et si l'incarcération des consommateurs de cannabis reste heureusement rare, les pouvoirs de la police ont connu une croissance exponentielle, avec une escalade de la violence pour lutter contre la guerre contre la drogue, qui se manifeste notamment par un ciblage des minorités.

Il est donc tentant d'examiner les deux phénomènes ensemble et d'en tirer la conclusion que l'absence de discours sur les droits de l'homme et la discrimination raciale par les réformistes français de la politique antidrogue affaiblit la portée d'une éventuelle réforme de la politique antidrogue.

 

Les leaders européens du cannabis

La France est la premier consommateur de cannabis en Europe, avant de passer à la troisième place en 2022 (sur 27 nations). La consommation est largement répandue dans la société, notamment par les classes moyennes blanches avec plus de moyens financiers. Pourtant, les discours xénophobes et racistes ont historiquement ciblé les trafiquants de drogue noirs ou arabes dans la société française. De nombreux travaux ont popularisé l'idée que des pans entiers du pays sont exemptés de la loi, dépeints comme «territoires perdus de la république», référence culturelle à un célèbre pamphlet hostile à l'immigration paru en 2002.

Dans le cadre de la lutte contre l'héroïne dans le 1980 et 90, la guerre contre le cannabis est menée depuis les années 2000, entraînant la l'incarcération de masse de jeunes d'ascendance africaine. La superposition de la figure du « dealer de ville » noir ou arabe a permis à un profilage racial généralisé d'imprégner la société française, comme le résume l'observation judicieuse d'Eric Zemmour (président de Reconquête) :

"Si les prisons sont majoritairement peuplées de Noirs et d'Arabes, c'est parce que tous les trafiquants sont noirs ou arabes".

La constitution française interdit l'introduction du critère de race dans les statistiques officielles. Par conséquent, la réalité du profilage racial peut constamment être contestée et niée par les forces de police qui peuvent compter sur ce daltonisme républicain pour échapper à la réalité. Face à ce déni, les partisans de la réforme restent silencieux, de peur d'être présentés comme complices des trafiquants de drogue. Historiquement, les militants se sont davantage concentrés sur la promotion de la plante « cannabis » ou sur la dénonciation des obstacles que la prohibition crée pour ceux qui cherchent à améliorer la santé de ses utilisateurs. En attendant, le discours tenu par les experts en addiction en faveur de la réforme - les seuls pouvant accéder aux médias grand public - reste attaché à une ligne "drogues c'est mal", qui inclut tabac et alcool.

 

Le piège médical du cannabis

Dans les années 1990, la mise en place d'une politique de réduction des risques pour lutter contre le sida – déjà mise en œuvre avec beaucoup de retard – a permis de modifier les réponses pénales, y compris pour le cannabis, en insistant sur sa médicalisation. Depuis, le discours des réformistes français n'a pas quitté cette logique sanitaire, prônant un changement de loi qui autorise uniquement un usage thérapeutique strict, sans jamais faire allusion aux arguments autour des libertés publiques, de peur d'être perçus comme des fanatiques de la drogue.

Le soutien important du lobby pharmaceutique à l'accès médical au cannabis et son relatif désintérêt pour les enjeux sociaux liés à la plante sont également à noter. Cela explique, par exemple, pourquoi la récente déclaration du CESEM ne fait aucune mention du caractère raciste de la guerre contre le cannabis, où les champs de bataille fréquents sont les quartiers populaires à travers la France.

 

Une vision du futur

L'avenir s'annonce mitigé. La récente décision du gouvernement Macron de réprimer davantage l'usage de drogue s'est concrétisée par l'introduction d'amendes administratives (Amende Forfaitaire Délictuelle) pour consommation, qui s'ajoutent à l'arsenal des sanctions déjà existantes. Face à cette attaque, les avocats restent incapables de déployer des contre-arguments efficaces, bloqués dans leur démarche médicale ; c'est une lutte pour différencier ces arguments de ceux que le ministre de l'Intérieur avait l'habitude d'utiliser dans les années 1980, qui utilisait « la drogue c'est de la merde » comme slogan pour une campagne publique.

En revanche, la guerre menée contre les banlieues au nom de la lutte contre le cannabis est de plus en plus mise en avant par les instances officielles. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) Et le Défenseur des droits ont produit des sondages qui dévoilent la réalité du profilage racial. Il est donc possible que la question constante et lancinante de la discrimination sociale et raciale qui définit tout notre système répressif de contrôle des drogues vienne influencer les militants qui luttent contre la guerre contre le cannabis. Ce n'est qu'alors que la résistance française à la réforme de la politique antidrogue pourra être abordée et dépassée.

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